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[Fic] La Bûcheronne, Contes, Le petit Chaperon Rouge [d'Adagio, pour STC]

Titre : La Bûcheronne
Auteur : Adagio (Participant 3)
Pour : STC (Participant 31)
Fandom : Contes de fées
Persos/Couple : Petit Chaperon Rouge/toutes les jolies princesses qui passent
Rating : R
Disclaimer : Les contes sont depuis belle lurette tombés dans le domaine public, comme le prouvent les multiples versions des auteurs qui les ont déjà revisités à leur sauce.
Prompt : Contes de fées, femslash : après sa petite aventure avec le loup, Chaperon Rouge à appris à se servir de sa hache. Et puis, elle connaît bien la forêt. Alors pourquoi ne pourrait-elle pas sauver de jolies princesses en détresse ?
- Tous autres détails facultatifs :
Quand elle apprend qu'on a forcé une pauvre fille à sombrer dans un sommeil éternel, qu'elle est gardée par un dragon (sale bête) et une forêt de ronces (qui ne lui fait pas peur, elle à une hache après tout) elle décide de partir à sa rescousse.
De retour au village, Rouge constate que la jolie jeune fille de la grande maison bourgeoise est maltraitée par ses deux belles-sœurs et sa belle-mère. Elle lui propose de venir avec elle.
Sur le chemin du retour (un autre raccourcis à travers la forêt), Rouge aperçoit un cercueil de verre, et à l'intérieur, la plus jolie demoiselle qu'elle ait jamais vu...
etc...
Notes : Un titre très original digne des contes de fées, je sais. Par contre, le style que j'utilise ici n'est pas du tout celui des contes, j'en ai bien peur. Et désolée si l'histoire ne reprend que la première partie du prompt, mais j'avais été tellement inspirée que cela aurait pris au moins deux autres chapitres, si ce n'est plus (un par princesse de conte délivrée). Peut-être quand l'anonymat sera dévoilé posterais-je la suite dans une série de chapitres, qui sait. Celui qu'on a ici correspond au prologue et au premier chapitre, si jamais je décide de continuer.



Le Loup rendit son dernier soupir dans un déchaînement de râles et de borborygmes affreux, du genre à faire trembler Mère-Grand dans ses pantoufles. Le Petit Chaperon Rouge, alias Rouge pour tous ceux qui essayaient de l'appeler autrement que par le bout de tissu qui lui ornait les épaules, trembla un peu mais aucun son ne sortit de sa bouche. Ce qui n'était pas plus mal : entre les hurlements de douleur du Loup et les gémissements intermittents de mémé qui commençait à sentir ses rhumatismes la tarauder, elle n'aurait pas eu de quoi se faire entendre, à moins de pousser un cri digne des chanteurs de yodel les plus fameux du pays.

– Crève, pourriture à fourrure ! tonna le Bûcheron dans une pose sublime, hache tendue dans un dernier coup de grâce.

Rouge retint son souffle. Un flot de sang giclait de la carotide déchiquetée du Loup, tachant le tapis en laine rose et blanc du salon. Dans un ultime sursaut, il mit sa patte immense sur son cœur et ses yeux firent quasiment un tour complet dans leur orbite.

– Vil Bûcheron, tu m'as tué ! grogna-t-il avant de s'effondrer en arrière.

Les murs frémirent lorsque son corps massif toucha le sol. Mère-Grand applaudit à tout rompre, la bouche tordue dans un sourire édenté. Rouge ouvrit des yeux ronds. C'était fini ? Le Grand Méchant Loup avait été vaincu comme ça, sans plus de façons ? Elle s'approcha prudemment, mais même le Bûcheron ne faisait plus attention à elle. Il prenait la pose, les muscles de ses bras gonflés, le torse bombé tandis qu'il souriait de toutes ses dents à Mère-Grand qui ne faisait rien pour cacher son admiration.

– Tu vois ma petite-fille, c'est ça qu'il te faut comme homme pour plus tard ! Monsieur le Bûcheron, vous êtes déjà marié ? Vous avez une promise ? Si ce n'est pas le cas, je peux vous assurer que ma petite-fille fera une épouse tout à fait convenable une fois qu'elle aura atteint la puberté. Pas maintenant, elle est un peu jeune mais si vous n'avez rien contre attendre deux ou trois ans pour vous assurer une belle prise, elle est à vous !

– Mère-Grand ! protesta Rouge. Je n'ai que dix ans !

– Et alors ? Tu crois que je l'ai épousé à quel âge, ton grand-père, à la ménopause peut-être ? Crois-moi ma petite, plus tu es jeune et fraîche, mieux c'est pour ton capital séduction. Au moins, même si tu n'es pas assez bien faite, ton mari pourra toujours se consoler en se disant que dans quelques années, ce qui n'est pas encore rempli le sera bien assez pour combler ses attentes.

– Mère-Grand !

Horriblement gênée, Rouge jeta un coup d'œil en direction du Bûcheron pour voir ce qu'il en pensait. Il haussa les épaules et fit ce qu'il savait faire de mieux : brandir sa hache de manière intimidante et virile pour signifier que le maître ici, c'était lui. En soi, c'était un geste terriblement futile mais il n'empêche, c'est vrai qu'il avait fière allure dans ses bottes en daim cirées et sa chemise à carreaux jaune.

– Tu vois ma petite, ajouta Mère-Grand, ça c'est ce qu'on trouve de mieux chez nous. Heureusement que les jeunes filles ont ce genre d'homme pour les protéger de toute saleté qui traîne dans les parages. Imagines-tu, une fille qui se fait dévorer par un loup ou enlever par un dragon ? Elle perdrait toutes ses chances de trouver un époux !

Pour Mère-Grand, il n'y avait pas pire drame pour une fille. Pensez donc, finir vieille fille, sans prétendant ! Cela ne se faisait pas.

Rouge y réfléchit, pas trop parce que cela lui faisait un peu mal à la tête. Le Bûcheron, c'était un modèle que tout le monde admirait et approuvait, y compris Mère-Grand qui était pourtant sacrément difficile (Rouge le savait parce qu'à chaque fois qu'elle tombait malade, ce qui arrivait à peu près une fois par semaine, elle ne voulait que du pain et du beurre que lui apportait sa petite-fille, point barre. Pas question de goûter à ceux que lui apportait son grand dadais de fils, même si c'était exactement les mêmes qui avaient été préparés par sa belle-fille). En fait, si elle y pensait un peu fort, être bûcheron, pour Mère-Grand, c'était mieux que petite-fille à marier parce qu'un bûcheron assez fort pour vaincre un loup trouvait plus facilement un bon parti pour se marier qu'une pauvre fille qui se perdait en forêt et qui se faisait dévorer par le premier prédateur venu.

Il n'en fallut pas plus pour que Rouge ait une illumination. Elle fit un sourire confiant à sa Mère-Grand et se planta toute droite devant le Bûcheron qui continuait de s'auto-congratuler sur sa victoire sur le Loup. Peu importe qu'elle lui arrive à peine à la cuisse : ce qui comptait, ce n'était pas la stature mais le courage, comme l'avait prouvé le Bûcheron qui était deux fois plus petit que le Loup, quand même.

– Merci de m'avoir sauvée, dit-elle. Dites, monsieur, c'est bien très fort, un Bûcheron ?

– Bien entendu ! Tu as bien vu comment j'ai tranché le Loup ! Il n'y a pas de hache plus aiguisée et de bravoure plus importante que la mienne !

– Et des bons partis, vous devez en avoir plein, non ?

Les yeux de Mère-Grand pétillèrent.

– Bravo, ma petite, tu te montres entreprenante ! C'est inconvenant chez une jeune fille mais comme tu es encore toute jeunette, ce n'est pas bien grave. Mets-lui bien le grappin dessus, surtout ! Il en va de ton avenir !

Rouge l'ignora. Elle avait déjà sa petite idée sur la manière dont elle allait assurer son avenir. Le Bûcheron hocha la tête en réponse à sa question, un peu décontenancé.

– Bien sûr, j'ai énormément de partis convenables mais je t'arrête tout de suite, gamine, je ne fais pas dans les moins de 90C en tour de poitrine. Reviens dans dix ans et on en rediscutera !

– Je ne veux pas revenir dans dix ans, je veux que vous me montriez tout de suite.

Le Bûcheron lui lança un drôle de regard avant de se tourner vers sa grand-mère.

– Dites donc, mémé, vous lui avez appris quoi à cette petite ? Je sais bien que les bons gars comme moi, ça court pas les petits chemins de village, mais quand même, elle est pas un peu jeune pour me faire des avances ?

Rouge saisit un pan de son pantalon et tira dessus pour attirer son attention.

– Mais non, pas ça !

Elle recréa la pose du Bûcheron et bomba le torse. Il était fort, fier et viril ; ça, elle aussi elle pouvait le faire.

– Ce que je veux, c'est votre hache ! Faites-moi devenir un bûcheron, comme ça, je pourrai avoir tous les bons partis que je veux et maman et Mère-Grand seront contentes !

Allez savoir pourquoi, Mère-Grand finit par tomber inerte sur le sol alors que tout danger avait été écarté. Ça devait être ça, la vieillesse, pensa Rouge en lui collant un flacon de sels sous le nez. On se sentait mal pour un rien et on passait son temps à avoir des problèmes digestifs. Ce qui était une raison supplémentaire pour devenir bûcheron : après tout, le métier n'était pas connu pour son taux de survie élevé, entre les loups et autres bêtes sauvages qui traînaient dans le coin et la famine qui touchait en premier les emplois sans qualification. Mourir jeune, ça convenait très bien à Rouge qui n'avait pas envie de traîner un jour sa pauvre petite-fille à travers toute la forêt sous le prétexte fallacieux qu'il lui fallait absolument son quatre-heures à temps.

Le Bûcheron se pencha vers elle en se grattant la tête d'un air perplexe.

– Dis gamine, tu es sérieuse ? Tu veux vraiment devenir bûcheron ?

– Oui, monsieur.

– Ben la charte dit que je peux pas refuser de candidature spontanée avec le taux de pertes annuel qu'on a, mais tu es sûre de toi ? Le métier est dur, ingrat et on a beau avoir du succès auprès des jeunes filles qu'on sauve, c'est pas ça qui nous assure forcément la fortune. J'en ai même connu qui ont dû abandonner leurs gosses dans la forêt pour survivre. Bon, ça s'est bien terminé à chaque fois mais n'empêche, tes petits ils auront peut-être pas la chance de tomber sur un château occupé par un ogre ou une maison en pain d'épices avec une sorcière dedans. Réfléchis bien, gamine.

– C'est tout réfléchi. Je veux devenir bûcheron. Je veux une grosse hache et plein de bons partis.

Le Bûcheron haussa les épaules. Manifestement, le fait d'avoir une petite fille de dix ans en guise d'apprenti ne le perturbait pas plus que cela.

– C'est toi qui vois ! Tu peux commencer quand ? C'est pas tout ça, mais j'ai encore plein de fagots à ramasser moi !

Rouge lui prit la main et la serra, toute heureuse. La poignée de main scellait leur accord : dans quelques années, elle serait bûcheronne, pour sûr.

xxx

Rouge posa ses pieds chaussés de bottes de sept lieues sur la chaise d'à côté, au grand dam du patron qui voyait déjà le temps qu'il passerait à effacer les traces boueuses de la Bûcheronne dans sa taverne. Mais bon, la donzelle était une bonne cliente et en plus, pour peu qu'on l'embêtait un peu trop, on risquait de finir avec un bras ou une tête en moins. Autant s'y faire et aller préparer la bassine d'eau et la serpillière.

– Méline ! Rouge est là, sa commande, presto !

– Oui patron !

Plutôt deux fois qu'une, Méline se précipita vers la table de Rouge, sa poitrine généreuse débordant de son corset et menaçant d'assommer les pauvres diables qui essayaient d'attirer son attention. Elle n'en avait cure : ses yeux de biche en chaleur étaient rivés sur la fière Bûcheronne qui avait fait de cette taverne son lieu de villégiature favori entre ses heures de travail.

– Bonjour, Rouge, gloussa-t-elle en faisant rebondir ses seins devant sa cliente préférée. Tu es déjà revenue ? Ce sera quoi, aujourd'hui ? Une bière blonde ? Une brune ? Ou... ajouta-t-elle en susurrant ces derniers mots, une Méline toute rousse et toute prête ?

Rouge lui fit un sourire charmeur qui acheva de la faire fondre. Sa lourde hache était posée sur le côté, attendant une autre vile créature à pourfendre. C'est qu'elle était célèbre, la Rouge : au moindre souci d'ordre magique ou criminel, on pouvait être sûr qu'elle surgirait pour défendre la veuve et l'orpheline à grands coups de hache de cent kilos et des poussières. Les brigands de la forêt (enfin les rares qui étaient assez stupides pour rester dans les environs) la craignaient plus que la peste bubonique ; il faut dire que ses exploits avaient largement dépassés ceux de feu son mentor, le Bûcheron, décédé quatre ans plus tôt des séquelles d'une morsure de fée (c'est que c'est méchant, une fée, faut pas croire).

Quoi qu'il en soit, aucun homme digne de ce nom désirant garder un minimum d'intégrité physique n'aurait été chercher des noises à la Bûcheronne. Qu'elle lève toutes les filles qu'elle voulait, qu'elle boive autant de bière et d'hydromel qu'un nain après un mois de diète sévère à l'eau, ce n'est pas dans ce village qu'on lui dirait de calmer ses ardeurs peu féminines. Même ses parents y avaient renoncé depuis qu'elle leur avait ramené un sanglier géant en guise de cadeau d'anniversaire du papa. Voir une énorme bête poilue plus grosse qu'un taureau se faire trucider par une gamine blonde à couettes, ça vous calmait tout élan de paternalisme mal placé et de discours sexiste censé glorifier la présence des filles aux fourneaux et pas ailleurs.

Ni vu ni connu, la main de Rouge passa dans le corset de Méline tandis que le patron ruminait de sombres pensées ayant toutes pour point commun la perte de sa virilité et de son autorité face à une gamine de vingt ans capable de soulever une charrette remplie de pommes de terre d'un seul doigt. Enfin, ce n'est pas comme s'il était le seul dans cette situation. Il fit les quelques pas qui le séparaient de la table de Rouge, un pichet de sa meilleure bière à la main et son plus beau gobelet de l'autre. Méline serait trop occupée durant la prochaine heure pour servir quoi que ce soit à qui que ce soit d'autre que Rouge ; il lui incombait donc de le faire pour ne pas perdre sa clientèle.

– Au fait, tu es au courant ? dit-il en posant son pichet. Il paraît que dans le royaume voisin, il y aurait une forêt de ronces gardée par un dragon.

– Et alors ? fit Rouge qui tripotait allègrement les seins de Méline. Qu'il y reste !

– Ouais, mais on dit que dans cette forêt, il y aurait une jolie princesse retenue en otage depuis une bonne centaine d'années. C'est dans tes cordes, non ? Elle dort et elle attend qu'on vienne la délivrer. Un mauvais sort la garde jeune et jolie, il paraît.

L'intérêt de Rouge fut piqué au vif. Les jolies princesses en détresse à sauver, ça la connaissait. Elle avait déjà décapité le terrible mage Von Rothbart pour délivrer la princesse Odette de son enchantement et ses exploits en tant que pourfendeur de la vieille sorcière Gothel avaient fait les délices des troubadours. Certes, traîner avec elle cette pauvre Raiponce et ses trente kilos de cheveux n'avait pas été chose facile mais rien qu'un bon coup de hache ne pouvait résoudre.

– Ah oui ? Et elle a un nom, cette gente demoiselle ?

– On l'appelle la Belle qui dort. Ou la Belle au Bois Dormant. C'est un barde qui l'a inventé, ça fait un peu nom de scène mais bon, tu connais les bardes. Ils inventeraient n'importe quoi pour capter l'attention du public.

– Tu es sûr que ce n'est pas des racontars de trouvère, justement ?

– Certain. C'est le maréchal-ferrant qui m'a transmis l'info. Son grand-père était dans la garde royale, il doit encore dormir dans un coin du château avec le reste de la cour royale. Ça fait cent ans qu'ils font un sacré boucan avec leurs ronflements, à ce qu'on dit. Enfin, j'irais pas habiter dans le coin, pour sûr. Je tiens à mes huit heures de sommeil quotidiennes.

Si l'info était bonne, il n'y avait pas à tergiverser. Rouge jeta immédiatement Méline à terre pour se saisir de sa fidèle hache.

– Désolée, ma belle, dit-elle à une Méline indignée qui tentait vainement de sauver sa dignité. Le devoir m'appelle. Tu sais ce que c'est.

Méline fit une moue boudeuse. Elle était décidément très mignonne avec ses mèches rousses et ses taches de rousseur, sans parler des atouts plus proéminents qui ne demandaient qu'une attention particulière de la part de Rouge. Mais bon, comme elle l'avait si bien dit, le devoir n'attendait pas. Quoique, un dernier petit bécot avant de partir ne faisait pas de mal. Méline le lui accorda avec raideur.

– Allez ma belle, si tu t'ennuies tu peux toujours tenir compagnie à Raiponce, elle aime bien quand tu lui brosses les cheveux. Tu pourras lui dire que j'ai dû m'absenter pour aller pourfendre un dragon ? Je crois que cela lui fera du bien de voir quelqu'un, elle ne sort plus de sa chambre ces temps-ci.

Méline croisa les bras avec dédain.

– Évidemment, cette pauvre cruche n'a jamais vu plus loin que sa tour ! Elle ne jure que par sa cuisine et ses travaux d'aiguille !

– Tu peux parler. Va avec Odette, alors ! Elle a vécu avec un mage très intelligent, elle devrait pouvoir soutenir une conversation avec toi.

Méline leva les yeux au ciel.

– Encore mieux ! Elle passe son temps à répéter ses scènes de danse ! Si tu savais les cris d'oiseau qu'elle pousse à chaque fois !

– Ce que tu peux être rancunière, fit Rouge en riant. Tout ça parce qu'elle n'a pas voulu te laisser regarder sous sa jupe !

– Comme si c'était bien difficile, vu comment elle la porte haut ! C'est bien les danseuses, tiens. Toutes à montrer leurs...

– Elle m'a dit que c'était une tenue traditionnelle, la coupa Rouge. Non pas que je me plaigne, hein...

– C'est ça ton problème ! s'écria Méline. Le premier minois qui lève un tant soit peu sa jupe sur ton passage, et te voilà en train de faire jouer de ta hache pour l'impressionner !

– Tu ne vas pas me piquer une scène de jalousie...

– Je la pique si je veux ! T'es bien comme les hommes, à courir les jolies filles pendant que Méline la pauvre gourde se farcit les bières à porter pour de pauvres ivrognes pas fichus de regarder plus loin que leurs hauts-de-chausses ! Mufle ! Séductrice !

Le tavernier recula de plusieurs pas. Il regrettait déjà d'avoir parlé de cette histoire devant Méline. La pauvre fille avait un sérieux problème depuis que ce prince l'avait abandonnée à son sort, emmurée vivante dans une tour avec pour seule compagnie sa femme de chambre. Par son propre père, qui plus est ! S'il n'avait pas été incontinent au possible, il doutait d'ailleurs qu'elle eut accepté de travailler pour lui.

Méline mit ses mains sur ses hanches et jeta un regard noir à Rouge.

– Je te préviens, si tu te maries avec elle ou une autre de tes greluches que tu ramènes de tes expéditions...

– Ne t'en fais pas, ma belle, dit Rouge en la prenant par la taille, je suis la Bûcheronne de tout le monde, tu le sais bien ! Comment pourrais-je me contenter d'une seule quand tant de damoiselles attendent ma venue pour les délivrer d'un sort pire que la mort ?

– Mouais... Belle parleuse, va.

– C'est bien vrai, intervint le tavernier. On n'a jamais vu Rouge se poser avec une de ses conquêtes.

Étrangement, cette affirmation suffit à calmer un peu Méline. Elle devait être sacrément traumatisée depuis son enfermement, pensa le tavernier. Préférer être l'une des nombreuses filles célibataires avec laquelle s'amusait Rouge plutôt que de se voir mariée à un homme qui aurait pu lui assurer une certaine stabilité et un travail plus valorisant que celui de serveuse de taverne, c'était quand même bien tordu. Tout ça parce que son père et un sale type l'avait dégoûtée des hommes !

Les deux femmes se retirèrent pour en discuter dans la chambre de Méline. Le tavernier n'avait aucune objection à proférer : voir ces deux donzelles déjà à moitié dévêtues se précipiter en haut des escaliers, les mains tâtonnant le moindre bout de chair qu'elles pouvaient atteindre, donnait une soif de tous les diables aux clients présents. Certains lui demandèrent même de leur louer la chambre voisine pendant une heure ou deux et dans son extrême bonté, le tavernier le leur accorda au quadruple du prix normal pour la nuit. Il fallait bien qu'il fasse des affaires et le manque à gagner dû au départ de Méline devait se rattraper quelque part, après tout.

Il y eut un peu de grabuge, des cris et une fenêtre qui vola en éclats à l'étage, mais tout fut bientôt fini en à peine deux heures. Les deux femmes se séparèrent en excellents termes, si on en croyait le regard rêveur de Méline au moment où Rouge la quitta et le pas fringant de cette dernière. Sa fidèle hache à la main, Rouge paya comptant ses consommations et salua les hommes présents par un sourire prétentieux qui voulait dire : « Moi j'y ai droit et pas vous, bande de gueux. »

Quand elle fut à l'extérieur, elle fit claquer ses bottes de sept lieues et ni une ni deux, elle s'envola en direction du royaume voisin.

xxx

La forêt de ronces s'étendait devant Rouge, sombre et imposante. Le seul son qu'elle pouvait entendre était une espèce de grondement sourd qui venait de loin, bien au-delà de l'amas d'épines et de branches sèches. Il n'y avait pas le moindre chemin devant elle. Qu'à cela ne tienne : elle avait une hache et savait s'en servir. Elle brandit sa fidèle compagne d'aventures et l'utilisa pour se frayer un chemin à travers les ronces, se guidant au grondement sourd pour savoir où aller. Si elle en croyait le tavernier, il devait s'agir des ronflements des nombreux serviteurs endormis du château de la Belle au Bois Dormant.

– Allez pousse, ma grande, la gloire est au bout ! tonna-t-elle pour se donner du courage. Une belle endormie à réveiller, ça vaut son pesant de fagots, ma foi !

Elle ignora royalement le chemin qui se refermait derrière elle au fur et à mesure qu'elle avançait. Comme si une forêt enchantée pouvait lui faire peur ! Une fois qu'elle aurait débarrassé le monde de la vile créature qui emprisonnait la belle, tout ceci disparaîtrait comme neige au soleil. Elle avait assez l'expérience des sorcières et autres mages maléfiques pour paniquer au moindre désagrément d'ordre magique.

– Fichtre, ça en fait du chemin ! Il est où ce dragon, qu'il tâte de ma hache ?

L'entendait-elle ou pas ? C'était difficile à dire. Certains ennemis vous guettaient très tôt dans l'aventure et il suffisait d'un rien pour les faire rappliquer aussi sec. Quelquefois, dans le cas des sorciers particulièrement intelligents et mesquins, ils attendaient le tout dernier moment avant de se présenter devant le fier aventurier, se contentant de leur envoyer quelques sbires mal dégrossis qui les testaient et les déviaient de la route.

Trois heures plus tard, elle arriva enfin devant le château. Ce n'était pas trop tôt. Rouge en avait assez de trancher dans des ronces, tout ça pour qu'elles repoussent par derrière comme si elle n'avait rien fait. La forêt était comme vivante, et malveillante comme pas deux qui plus est. Il n'empêche, ça restait de la plante. Sa hache avait soif de sang et de tripes, celles de dragon de préférence. Elle la mit délicatement sur son épaule et ricana. Il n'avait pas fière allure, le château, comme la plupart des bâtiments ensorcelés. Il faut croire que les forces du mal n'avaient pas beaucoup d'originalité en matière d'architecture et de décoration. Des murs noirs, des tours sinistres, un ciel constellé d'éclairs et des gargouilles en guise d'hôtes d'accueil, tout concordait pour faire des lieux LE coin à désensorceler pour que la paix revienne dans les chaumières.

Un hurlement tonitruant déchira l'air. Du sommet de la plus haute tour surgit le plus gros et le plus laid dragon que Rouge ait jamais vu : une abomination noire comme la nuit, bardé de piques et des griffes de la taille de chênes centenaires, les crocs ouverts dans un affreux gargouillement de lave et de poison. Rouge se tint prête. Elle était encore loin du château mais cette chose savait sans doute voler. Elle inspira profondément avant de crier :

– Eh, la sale bête, je suis Rouge la Bûcheronne et je viens t'arracher la tête ! T'as intérêt à délivrer la princesse ou gare à tes miches !

D'accord, il y avait plus héroïque et charismatique comme cri de présentation mais Rouge avait appris depuis bien longtemps que les beaux discours ne servaient qu'à donner du temps aux méchantes créatures des ténèbres, pas à les intimider. Sa hache était là pour ça.

En voyant le dragon déployer ses larges ailes aux griffes acérées, Rouge se dit qu'elle avait décroché le gros lot. Ce monstre était sans doute plus fort qu'une troupe enragée de trolls des montagnes, sans parler de sa puissance de feu sans nul doute destructrice. Le dragon s'envola d'un battement d'ailes, faisant frémir la forêt alentour. Le château trembla même un peu sur ses fondations ; la tour sur laquelle la créature était perchée alla s'écraser au sol dans un fracas assourdissant.

Rouge attendit, confiante. Elle n'allait quand même pas se fouler à courir après ce dragon alors qu'il avait des ailes pour lui foncer dessus par le haut ! Tenant sa hache prête, elle calcula à peu près le temps que cela lui prendrait pour atteindre la carotide du monstre. Le tout, c'était de se pousser avant de se faire asperger par la lave qui passait pas sa gorge.

Le dragon fut sur elle en moins d'une minute. De près, il était encore plus gros que prévu : la hache de Rouge était à peine plus épaisse que l'un de ses crocs. Elle sourit d'aise. Enfin, un adversaire à sa mesure ! Le pré desséché dans lequel elle se trouvait parut se ratatiner lorsque le dragon foula le sol de ses pattes. Derrière elle, la forêt s'arrêta de bouger tout d'un coup. Le monde retint son souffle.

– Qu'est-ce que t'attends, vieille carne ? fit Rouge, la hache tendue vers le dragon en signe de défi. Je suis là ! Fais voir que t'es pas juste bon à frimer en haut d'une tour !

Le dragon poussa un cri terrifiant qui fit trembler la forêt de ronces. Rouge sentit un frisson délicieux la parcourir. Ça allait être un sacré défi que de pourfendre ce monstre. Sans attendre, elle se jeta sur lui, la hache frémissante. Il y aurait beaucoup, beaucoup de sang qui coulerait ce soir.

Le dragon lui cracha immédiatement ses flammes. Rouge en avait vu d'autres. Elle continua de courir en faisant tournoyer sa hache devant elle. Les flammes furent repoussées sur les côtés avant d'aller mourir sur la terre craquelée. Certaines, celles qui étaient nées des braises venant du plus profond de l'estomac de la bête, continuèrent de brûler malgré le manque de combustible. Rouge les enjamba, continua de courir à tout rompre. Le dragon se rapprochait ; il commençait déjà à dresser la patte, griffes en avant, pour la réceptionner au passage. Elle bondit avant de se faire faucher ; sa hache s'abattit sur les flancs du monstre qui hurla de douleur. Néanmoins, elle avait à peine entaillé la chair. Qu'à cela ne tienne. Esquivant chaque attaque de la bête, Rouge s'acharna sur le flanc gauche jusqu'à ce qu'il devienne un tas sanguinolent, la blessure ainsi ouverte déversant un flot important de sang qui fut aussitôt absorbé par la terre.

Le dragon fit jouer de sa queue pour tenter de déséquilibrer Rouge, en vain. La Bûcheronne se détournait de ses attaques avec l'agilité d'une danseuse de ballet au meilleur de sa forme. En passant, elle n'arrêtait pas de donner des coups de hache meurtriers : tantôt sur la patte, tantôt sur l'aile, ne laissant aucune chance de fuite à son ennemi. Quand on était aussi gros, il ne fallait pas s'étonner d'être touché aussi souvent. La mare de sang devint bientôt un lac, un fleuve. Le dragon poussait des cris à s'en fendre l'âme. Un autre coup de hache de Rouge en travers de son poitrail acheva de le faire taire : elle avait réussi à taillader la poche qui contenait toute sa lave. Celle-ci se déversa dans un rougeoiement terrifiant, explosa presque de sa gorge quand il voulut cracher ses flammes une dernière fois.

Puis, aussi brusquement que l'attaque avait commencé, tout cessa. Le dragon grogna, tituba un peu avant de s'effondrer dans son propre sang, vaincu. Rouge se tenait à distance. On ne savait jamais.

Ensuite, tout se passa très vite. Le corps immense du dragon se rétrécit à vue d'œil jusqu'à prendre forme humaine. Rouge s'approcha et vit qu'il s'agissait d'une femme d'âge mûr, assez belle bien qu'horriblement déformée par les blessures que lui avait infligé son ennemie. Elle portait de riches habits et une couronne sur la tête.

– Ben mince alors !

C'était le cas de le dire. Généralement, les femmes d'âge mûr portant couronne et riches habits étaient du genre des duchesses ou des reines. Elle avait donc tué la souveraine légitime du château. Ou était-ce un imposteur ayant pris la forme d'un dragon pour mieux effrayer les aventuriers assez fous pour se présenter ?

– Bah, ce qui est fait est fait.

Le soleil commençait à se lever. Rouge mit sa hache sur l'épaule et continua son chemin en direction du château. Elle n'avait même pas pris la peine de l'essuyer ; elle pouvait sentir le sang du dragon (ou était-ce celui de la reine?) lui dégouliner sur le dos, tachant sa chemise. Qu'à cela ne tienne. Elle demanderait à Raiponce de la lui laver en rentrant (elle était douée pour les tâches ménagères et seulement pour ça, si on en croyait les mauvaises langues du village.)

Trouver une entrée digne de ce nom lui posa quelque peu problème : les portes étaient soit pourries, soit obstruées par les pierres que le dragon avait fait tomber lors de son décollage. Enfin, après une demi-heure de recherches, plus que ce qu'il lui avait fallu pour pourfendre le dragon, elle dénicha un passage dérobé qui menait directement dans la salle du trône. Ce qu'elle y trouva la fit soupirer. Toute la cour était réunie là pour un banquet, mais c'était comme si le temps s'était arrêté au moment où l'on servait le plat de résistance. Les tournebroches dormaient sur une carcasse de veau miteuse, les gardes étaient affaissés sur leur lance, les serviteurs se soutenaient mutuellement pour ne pas tomber tout en tenant des plats noircis par l'usure. Les nobles attablés avaient la bouche ouverte et ronflaient en cadence.

Tout au fond, Rouge trouva un petit escalier qui montait très haut. Son instinct lui chuchota de le prendre ; c'est ainsi qu'elle se retrouva dans une chambre chichement éclairée par une lucarne de laquelle passaient quelques rayons chétifs. De lourds rideaux élimés étaient tendus au-dessus d'un lit à baldaquins d'aspect misérable rongé par les mites.

Pourtant, quand elle s'approcha, elle ne put retenir un cri de surprise et d'admiration. Allongée confortablement entre des coussins poussiéreux, dormait la plus exquise créature sur laquelle Rouge avait posé les yeux après toutes les princesses qu'elle avait déjà sauvée. Des cils immenses, des cheveux tels une cascade de blond soyeux retombant sur des épaules mignonnes comme tout, telle était la princesse endormie qui l'attendait depuis plus de cent ans. Elle avait un teint de rose malgré les cendres qui recouvraient son oreiller ; ses mains délicates croisées sur une poitrine délicieuse étaient une invitation aux caresses les plus enfiévrées.

– Alors là, chapeau ma vieille, t'as touché le gros lot.

Vite, avant que la magie du moment ne disparaisse, elle s'approcha à pas feutrés de sa belle et se pencha doucement sur sa gorge. Sa robe de soie rose soulignait des courbes harmonieuses, sculptées pour l'amour. Rouge se pourlécha les lèvres. Quelle chance ! La bouche de la belle était légèrement entrouverte ; elle s'en empara et en profita pour y passer la langue. Ce fut un baiser digne des chansons les plus inspirées des trouvères les plus zélés du royaume.

Le résultat de ce baiser sulfureux ne se fit pas attendre. Le château se mit à trembler ; les murs sinistres tombèrent pour faire place à de la pierre claire, des fenêtres aux vitraux de toutes les couleurs, des angelots à la place des gargouilles. Un lac magnifique s'étendait à la place du pré desséché ; et à l'intérieur de la plus haute tour du château, la Belle au Bois dormant s'éveilla enfin de son long sommeil.

Elle cligna des yeux, la tendre enfant, comme pour se débarrasser de toute la poussière qui s'était accumulée avec les ans. Puis elle porta une main frêle à son front, toute confuse. Rouge ne se lassait pas de la contempler, surtout lorsque d'un mouvement du buste, elle fit tomber par inadvertance le haut de sa robe devenue trop grande pour elle après cent ans de privations.

– Où suis-je ? bafouilla-t-elle. Que s'est-il passé ?

Rouge n'avait d'yeux que pour son sein exquis révélé au grand jour. Un mince filet de bave coula de ses lèvres, qu'elle essuya d'un revers impatient de la main. La princesse la regardait d'un air perplexe, encore à moitié endormie sans doute.

– Qui êtes-vous ? Que faites-vous dans ma chambre ? Avec cette hache ?

– C'est pour mieux pourfendre les dragons, dit Rouge d'un air absent.

– Les dragons ? Que voulez-vous dire ? Qu'est-ce que vous faites avec vos mains ?

Effectivement, Rouge s'affairait à retirer la robe de la princesse. Elle lui fit un grand sourire.

– C'est pour mieux vous déshabiller, princesse.

– Ah bon ? Mais... Pourquoi vous léchez-vous les lèvres ?

– C'est pour mieux vous manger, princesse.

Et sans plus de façons, Rouge lui sauta dessus pour lui prouver que princesse délivrée, ce n'était pas non plus un métier de tout repos.

Tags: auteur:adagio, contes, fic, pour:stc
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