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[Fic] I'm a changeling... partie 1, Labyrinth, Sarah/Jareth [Nzinga du Matomba à Crows in the Winds]

Titre : I'm a changeling, see me change (partie 1)
Auteur : Nzinga du Matomba (participant 11)
Pour : Crows in the Wind (Participant 22)
Fandom : Labyrinth
Persos/Couple : Sarah/Jareth
Rating : R
Disclaimer : Le labyrinthe ne m'appartient pas
Prompt : Jareth, Sarah, Toby, les habitants du monde des gobelins, Jareth/Sarah. Ce couple appelle l’angst ! Comment aurait été les choses si Sarah avait été une jeune adulte, moins impressionnable ? Ou alors une fois où Sarah et Jareth se revoient, des années plus tard après le film. Qu’est devenu Toby ? Dans quel état Sarah retrouve Jareth ?
Notes : Merci pour ce prompt ! J'espère que la réponse te plaira, j'ai pris beaucoup de plaisir à l'écrire.




Chapitre 1

Il y avait une chouette sculptée sur le porche en face de l'appartement de Sarah. Chaque matin et chaque soir, elle s'assurait qu'elle n'avait pas bougé. Souvent encore, elle se réveillait en sursaut et le cœur battant la chamade. Dans ces moments là, il était difficile de se rappeler qu'elle n'était pas dans le hall de la maison de ses parents. Elle devait alors ouvrir la fenêtre pour se débarrasser de l'odeur d'ozone de cette nuit d'orage qui persistait dans sa mémoire. Elle se recroquevillait ensuite, un oreiller sur la tête pour ne pas entendre le battement d'ailes de la chouette et l'horloge sonnant les douze coups.

À chaque fois le lendemain matin, elle restait longtemps à fixer la chouette de pierre. Peut être même un jour arriverait-elle à se décider et saurait si elle était davantage soulagée ou déçue de la voir toujours à la même place. En tout cas, elle aurait aimé remarquer sa présence avant de louer sa chambre d'étudiante.

Bien sûr, il était fort possible que la chouette ne soit apparue qu'après qu'elle ait signé le bail. Il en était bien capable.

Sarah n'avait de toute manière pas besoin de voir la chouette bouger pour savoir qu'elle était observée en permanence. Parfois, elle sentait comme une présence amicale non loin d'elle. Ces jours là, elle avait envie de rire et de chanter. Elle serait prête à jurer que c'était ses amis gobelins qui l'accompagnaient, même maintenant qu'elle ne parvenait plus à les voir. Tous les soirs, elle laissait pour eux une coupelle de lait à la fenêtre. Les histoires, après tout, disaient que c'était la chose à faire.

Au matin, la coupelle était toujours vide. Sarah ne savait pas pourtant si c'étaient ses amis ou le chat de sa voisine qui s'était régalé. Il sautait parfois sur son appui fenêtre depuis le balcon voisin, mais Sarah ne l'avait jamais prit sur le fait. C'était probablement lui malgré tout. Plus le temps passait, plus il était difficile de se souvenir que les Gobelins et le labyrinthe n'étaient pas un rêve. Pourquoi ses amis avaient-ils disparu ? Ce n'était pas juste.

Sarah sourit en réalisant qu'elle retombait dans ses travers enfantins. La vie n'était pas juste. La féerie encore moins. À la réflexion, l'idée même de justice était un mensonge. Tout de même, Sarah avait gagné cette nuit là. Il lui semblait légitime, après les épreuves qu'elle avait enduré, qu'elle puisse continuer à voir ses compagnons. Elle n'avaient hélas que des théories pour expliquer leur absence et nulle certitude. Elle ne pouvait qu'espérer que ses souvenirs soient réels et que sa sensation d'être suivie ne soit pas de la paranoïa.

C'était la seule chose qui lui permettait de se convaincre qu'elle n'était pas folle quand c'était une autre présence qu'elle sentait près d'elle. Parfois, elle se sentait suivie par une rancune tenace qui traînait sur ses pas toute la journée. Plus rarement, une présence oppressante et envoûtante semblait suivre chacun de ses pas, la laissant à out de souffle avant la fin de la journée. Ces jours-là, même les gens autour d'elle semblaient affectés et finissaient par l'éviter.

En soupirant, Sarah chassa ses inquiétudes, récupéra la coupelle vide sur le rebord de la fenêtre et referma celle-ci. Les rideaux cachèrent à nouveau la chouette à sa vue. Comme chaque matin, Sarah dû se forcer à se concentrer sur des choses mondaines plutôt que de divaguer. Il lui faudrait racheter du lait et des œufs. Elle en profiterait pour faire de la monnaie pour la laverie automatique. Elle avait encore suffisamment de pâtes et de légumes pour tenir jusqu'à la fin de la semaine. Il lui faudrait passer à la bibliothèque pour vérifier quelques références et surtout passer voir son professeur.

Jadis, elle avait vaincu le roi des Gobelins en personne. Aujourd'hui, elle devait penser au fait qu'il ne lui restait que deux paires de chaussettes propres.

Non, la vie n'était pas juste, simplement friande d'ironie.

Sarah rangea ses papiers et livres et les fourra en vrac dans son sac puis s’empara de ses clés et sortit. À peine eut-elle mis les clés dans la serrure de son appartement qu'elle frissonna. Elle n'était pas seule. Il y avait quelqu'un derrière elle dont elle pouvait sentir le souffle dans son cou. Elle se retourna, mais la présence était toujours dans son dos, froidement amusée par son comportement. Terrorisée, elle rouvrit la porte et se réfugia dans l'appartement. La désagréable sensation disparut et Sarah resta appuyée contre la porte, tâchant de retrouver son souffle mais terriblement consciente que ses clés étaient restées sur la serrure, de l'autre côté et qu'elle n'était pas plus en sécurité d'un côté de la porte que de l'autre. Elle aurait voulu pouvoir rester cacher là toute la journée. Son appartement était un îlot de sécurité pour elle, car elle n'était suivie ainsi que dans les lieux publics. Mais si elle faisait le choix de se cacher toute une journée, elle n'oserait plus jamais sortir de chez elle. Inspirant une longue gorgée d'air, elle rouvrit la porte.

La présence était toujours là, mais se cantonnait à une distance raisonnable. Soulagée, Sarah récupéra ses clés et descendit l'escalier. Au bas de celui-ci, elle croisa sa propriétaire qui frissonnait, un châle sur ses épaules.

-C'est fou ce froid soudain avec ce grand soleil, marmonna cette dernière. Il y a une fenêtre ouverte là haut ?

-Rien du tout, répondit Sarah tout en la laissant monter pour vérifier.

Elle s'empressa de sortir, certaine que l'atmosphère se réchaufferait aussitôt à l'intérieur. Tout en rangeant ses clés dans son sac, elle vérifia que la chouette était toujours à sa place et blêmi. L'animal avait disparu.

Puis, un nuage voila le soleil et Sarah réalisa que ce n'était qu'un effet de la luminosité. Respirant à nouveau, elle s'éloigna à rapides enjambées.

Sa logeuse avait raison. Le temps était magnifique et la chaleur exceptionnelle pour Oxford à cette saison. Sarah décida de ne pas prendre le bus. Elle avait le temps, après tout. À pied, elle rejoignit Merton College où elle avait rendez-vous avec le professeur Dyntoshire, tout en se demandant quel temps il faisait en Amérique et comment allait sa famille. Ils lui manquaient, bien sûr, mais elle aimait cette ville, particulièrement lors de belles journées ensoleillées comme celle-ci.

Arrivée dans l'antique collègue, elle rejoignit le bureau du professeur, toqua à la porte et attendit qu'on lui demande d'entrer. Le vieux professeur à l'air sévère ne se leva pas pour l’accueillir mais lui désigna le fauteuil pour s’asseoir. Sarah prit le temps de sortir ses papiers et de jeter un coup d’œil à la reproduction de Midsummer Eve accrochée au mur. Comme chaque fois, elle se demanda si des fées de cette sorte, douces et joyeuses, existaient vraiment ou si les ignobles et attachants gobelins étaient les seuls créatures mythologiques réelles.

-Alors miss William, demanda le professeur, avez-vous fini votre papier ?

Sarah maudit sa vaine songerie et se redressa dans son fauteuil.

-Oui professeur.

Il s'empara du dossier qu'elle lui tendait et le consulta en hochant régulièrement la tête puis le déposa sur une volumineuse pile.

-Je vous tiendrais informée de votre note. Et maintenant, avez-vous repensé à ce projet de thèse ?

-Oui professeur. Merci encore d'avoir bien voulu m'encadrer.

-Vous êtes intelligente et raisonnée. Je ne suis pas d'accord avec toutes vos idées, mais vous avez le mérite de vous intéresser à des aspects peu étudiés du folklore.

Sarah ne rougit pas sous le compliment du professeur, même s'ils étaient rares. Elle avait appris à ne pas se démonter face au mépris et à l'insulte et se péfiait particulièrement des compliments. Ils donnaient du pouvoir sur l'autre.

Quand à son sujet... C'était le cœur du problème, vraiment. Il y avait tant de choses que Sarah voulait savoir, voulait maîtriser, et les mythes et le folklore en disaient si peu. Plus jamais elle ne se sentirait impuissante et prisonnière.

-Je ne sais pas trop, avoua-t-elle.

-La dernière fois que nous nous sommes vu, vous aviez parlé de la perte de l'innocence dans les contes de fées, insista le professeur. Ce sujet a du potentiel, reste à voir sous quel angle vous souhaitez l'aborder.

Oui, elle y avait songé. Le sujet lui plaisait de moins en moins cependant. Cela se rapprochait trop de son histoire personnelle et il était hors de question qu'elle retombe dans l'autoapitoyement de son enfance. Elle avait certes perdu son innocence cette nuit là, mais elle était persuadé d'avoir gagné quelque chose en échange. Sarah releva les yeux pour fixer à nouveau la reproduction de Midsummer Eve. Elle sut soudain ce qu'elle voulait faire.

-Les mots de pouvoir. La parole comme source de pouvoir dans le folklore féerique, voilà ce que je veux étudier.

Ces mots semblèrent résonner dans le silence de la pièce et s'enrouler autour du fauteuil de Sarah. Elle retint un sourire, pour ne pas agacer un spectateur éventuel. Oui, c'était un bon choix. Elle ne voulait pas comprendre ce qui lui était arrivé, ni découvrir si c'était bien réel. Il ne s'agissait pas non plus de psychanalyser son aventure. Non, ce qu'elle voulait, c'était des armes pour attaquer en réponse si c'était réel. Si elle y était à nouveau confrontée. Comprendre et se défendre était insuffisant, une réaction de fillette apeurée. Elle voulait pouvoir se battre, et gagner à nouveau, mais plus par chance.

Le professeur leva un sourcil.

-C'est un changement un peu drastique. Vous allez devoir reprendre votre corpus et vos recherches de zéro.

-Je peux le faire.

-Nous verrons cela. Tout de même, c'est un étrange revivement que de passer de la question des victimes des fées au pouvoir de celles-ci.

-À dire vrai, je m'intéresse plutôt à la question du discours et de la parole comme forme d'affrontement des fées.

-Partez d'un point de vue comparatif, dans un premier temps. Très bien. Les vacances commencent demain. Je rentre le 30. Cela vous laisse un mois pour me convaincre que ce nouveau choix est le bon, avec un corpus satisfaisant pour l'épauler, bien entendu.

Sarah sourit largement en rassemblant ses affaires. Le professeur l'ignorait déjà au profit de ses corrections et lui fit un signe de main distrait qui ressemblait moins à un au revoir qu'à un ordre de disparaître.

Une fois dans le couloir, Sarah s'appuya au mur et soupira de soulagement. Le professeur n'avait aucune patience pour les indécis. S'il n'avait pas apprécié son sujet, il l'aurait probablement mise à la porte avec ordre de se trouver un autre directeur de thèse. Une fois que le soulagement eut fini de la submerger, elle réalisa alors ce que le professeur lui avait aussi ordonné de faire et elle se claqua le front. Elle se sentait comme une idiote de ne pas avoir réalisé sur le coup qu'elle s'était engagée à un travail de titan pour le mois à venir. Connaissant le professeur, il ne serait qu'à moitié satisfait de ses recherches et la ferait recommencer de zéro deux ou trois fois la constitution de sa bibliographie initiale. Deux mois enfermée dans la bibliothèque, voilà ce qui l'attendait. Il lui fallait dire adieu à tout espoir de rentrer en Amérique avant l'automne. Et bien, elle ferait avec. Cela ne serait pas arrivé si elle avait été moins indécise. D'un pas décidé, elle repartit en direction de la bibliothèque.

Quand elle descendit du bus et rejoignit sa rue, la soirée était déjà bien avancée et Sarah était exténuée. Son cerveau semblait incapable de s'arrêter de réfléchir et entrecroisait les références à consulter le lendemain. Ce fut tout juste si elle pensa à s'arrêter pour vérifier que la chouette était toujours à sa place. Elle n'avait ni faim, ni soif, juste envie de s'écrouler dans son lit pour ne plus en sortir pendant deux jours. La désagréable présence avait collé à ses pas toute la journée. Le malaise qu'avait ressenti Sarah l'avait presque empêché de se concentrer.

Le bruit qu'elle fit en ouvrant et refermant la porte de la maison attira sa logeuse.

-Miss William, vous avez reçu un appel. Je vous ai noté le numéro sur la commode, il faudrait que vous rappeliez dès ce soir.

Sarah acquiesça et attendit que sa logeuse eut disparu dans son salon et refermé la porte pour s'approcher du téléphone. C'était une des raisons pour laquelle elle avait choisi cette chambre d'étudiante excentrée. Il n'y avait pas de téléphone dans sa chambre ce qui forçait ses parents à l'appeler à des heures définies plutôt qu'à la sonner à leur aise. De toute façon, elle n'avait gardé aucun de ses amis d'enfance après son aventure. Ils n'avaient plus rien en commun. À Oxford, elle ne s'était fait que des relations. Seule la compréhension de la féerie l'intéressait désormais. Elle téléphonait à sa famille deux fois par semaine environ, surtout pour parler à Toby, les rares fois où il était d'humeur presque bavarde.

À côté du combiné, elle découvrit un numéro de téléphone inscrit. Anglais, inconnu de Sarah. Curieuse, elle décrocha le combiné et composa le numéro. Une boule d'appréhension prit possession de son estomac. Les surprises et l'inconnu lui déplaisaient souverainement mais il était peu probable que les habitants du Sous Monde aient appris à utiliser la technologie moderne.

On décrocha à la première sonnerie.

-Bonsoir, je suis miss William, demanda aussitôt Sarah. Vous avez tenté de me contacter plus tôt dans la journée ?

-Miss William ? Veuillez patienter, je vous prie.

L'incertitude pouvait s'entendre dans la voix de son interlocuteur. Il dû placer sa main sur le combiné par Sarah n'entendit qu'un murmure étouffé. Fatiguée, elle commençait à s'impatienter quand la voix retentit de nouveau.

-Un instant je vous prie, je vous passe la chambre 307.

Sarah passa les longues secondes d'attente à spéculer vainement sur qui pouvait ainsi la contacter depuis un hôtel. Enfin, la voix de sa belle mère résonna dans l'appareil.

-Sarah c'est toi ? Cela fait des heures qu'on essaie de te joindre !

La jeune fille se retint de répliquer vertement qu'elle avait des études à mener et qu'elle ne pouvait pas plus se tenir à leur disposition que eux être systématiquement présents aux moments qu'ils avaient pourtant fixé bien à l'avance. Elle espérait être devenue plus mature avec les années.

-J'étais occupée à mes recherches, mon projet de thèse sera validé à la rentrée, répondit-elle plutôt avant d'ajouter le seul argument susceptible d'intéresser sa belle-mère. C'est un professeur très réputé qui m'encadrera.

-Oh. C'est bien, j'imagine.

Son indifférence ne surpris pas Sarah. Elle s'y était habitué et s'en satisfaisait pleinement. Leurs échanges ne s'éternisaient jamais et elles n'avaient donc à se supporter qu'un court moment.

-Mon père est là ?, demanda-t-elle pour mettre fin au silence. Que faites vous en Angleterre.

-Oh, nous sommes en voyage d'affaire imprévu. Un collègue de ton père a du se désister. Ton père l'a remplacé à l'improviste et doit signer un gros contrat demain. Il n'est pas là pour le moment, mais en réunion d'affaires, pour préparer la signature. Son client nous a invité à découvrir un peu l'Angleterre, sa culture et son histoire. Il nous a fait visiter le centre de Londres cette après midi, c'était formidable. Nous sommes à Londres pour encore trois jours, il faut que tu viennes demain. Nous pourrions faire des courses ensemble puis manger à l'hôtel. Toby doit tellement te manquer !

Sarah avait dix fois ouvert la bouche pendant la logorrhée de sa belle mère pour refuser. La seule mention de Toby l'arrêta net et elle soupira.

-Je ne peux venir en journée, soupira-t-elle, je dois avancer mes recherches. Je peux venir en fin d'après-midi et passer la soirée avec vous ?

Sa belle-mère ne protesta que du bout des lèvres. Elles réglèrent rapidement les derniers détails de sa venue, pressées de se dire au revoir. Sarah raccrocha avec soulagement, puis monta s'effondrer dans son lit, prenant tout juste le temps de déposer ses recherches sur son bureau.

Le train d'Oxford la déposa à six heures à Londres et Sarah s'engouffra dans le métro en tentant de contenir sa répulsion. Elle détestait cette ville avec passion et son métro plus encore. Ses couloirs lui en rappelaient d'autres où elle avait failli être tuée par une machine de métal. Elle ne recommença à respirer correctement qu'une fois parvenue dans le hall de l'hôtel.

On la guida vers un salon où elle attendis quelques minutes avant que ses parents la rejoignent. Elle ne put manquer la grimace de déception de sa belle-mère en la voyant vêtue d'un simple jean dans cet hôtel de luxe. Un peu fière d'elle-même, comme chaque fois qu'elle ne correspondait pas à ce que Irène aurait voulu qu'elle soit, mais tachant de le cacher, Sarah se leva pour enlacer son père. L'étreinte fut brève et maladroite, comme toujours.

-Où est Toby ?, demanda finalement Sarah quand ils se furent assis autour d'une table et que son père eut hélé un serveur.

-L'hôtel propose de faire manger les enfants à part, expliqua Irène. Tu le verras après le repas.

-Ce n'est pas une mauvaise idée tu sais. Toby a besoin de passer plus de temps avec des enfants de son âge.

Son père avait l'air soucieux et fatigué. Pour cette seule raison, Sarah ne commença pas un esclandre. Elle était terriblement vexée d'être privée de Toby pour quelques heures de plus sous prétexte d'un dîner auquel elle n'avait pas envie de participer. Ils savaient tous trois qu'elle n'était venue que pour son frère.

Quand ils eurent été servis en boissons, Sarah accepta de répondre aux questions qu'ils lui adressaient. Elle leur expliqua son nouveau sujet de recherches et leur parla des livres qu'elle avait consulté le matin. Elle leur décrivit avec amour les longues rangées de livres qui s'étendaient presque à l'infini dans les bibliothèques d'Oxford. Ils l'écoutèrent en souriant avec indulgence. Leurs yeux cependant révélaient qu'ils n'entendaient rien à sa soif de connaissances. Quand elle se tut, ils avaient fini leurs boissons et quittèrent le salon pour s'installer à table dans le restaurant de l'hôtel. Cette fois, ce fut Sarah qui fit semblant de s'intéresser aux affaires de son père et aux passes temps ineptes de sa belle-mère. Ils avaient tous hâte que le repas se termine.

Le dessert arriva sans qu'ils aient échangé guère plus que des platitudes. Les parents de Sarah se lançaient régulièrement des regards en coin, comme s'encourageant à prendre la parole, sans jamais prendre le risque. Finalement, alors que Sarah allait perdre patience et leur demander à quoi rimait ce manège, son père fronça les sourcils en regardant derrière elle.

-Que font-ils là ? Nous avions dit à neuf heures. Il faut que je les rejoigne. Chérie ?

-Je m'occupe de tout ici, lui assura Irène. Va-y, nous te rejoindrons.

Sarah se retourna pour suivre du regard son père qui se levait et rejoignit à l'entrée de la salle trois hommes en costume cravate. Il les salua en souriant et des tapes sur l'épaule furent échangées. Sarah se détourna de la scène, fulminante.

-Vraiment ? Vous avez réussi à me caler avant un rendez-vous d'affaire dans vos emplois du temps de ministres ?

-Voyons Sarah, ne fait pas l'enfant ! C'est toi qui à décidé de ne pas pouvoir te libérer pour l'après-midi. Ton père se faisait une joie de te voir, tu sais ? Il n'avait simplement pas le choix pour rencontrer ses futurs partenaires maintenant que le contrat est signé. Et puis, nous nous sommes dit que tu pourrais passer le reste de la soirée avec Toby.

Sarah acquiesça à contrecœur et se resservit un verre d'eau pour digérer sa colère avant de reprendre la parole.

-J'espère que cette soirée se passera bien pour papa alors.

Le mépris qu'elle ressentait pour lui et sa belle mère ne s'entendit presque pas. Irène hocha la tête avec distraction tout en tournant et retournant son verre de vin entre ses mains. Elle voulait visiblement demander quelque chose à Sarah mais cette dernière refusait de l'aider en abordant le sujet elle-même. Ne jamais se créer d'obligations là où on peut l'éviter. Encore une chose que lui avait appris le monde des gobelins.

-As tu des amis Sarah ?

La question n'était pas de celles qu'attendaient la jeune fille et la pris au dépourvu.

-Quelques uns, oui, finit-elle par mentir avec aplomb.

-C'est bien. Tu les vois souvent ?

-Tous les jours à l'université. Un peu moins maintenant que les vacances ont débuté.

Le mensonge sembla satisfaire Irène. Sarah rassembla ses esprits, se préparant aux mensonges et demi vérités suivantes. C'était toujours comme ça depuis presque dix ans. Faire semblant que tout allait bien, qu'elle n'avait pas donné son frère contre quelques heures de silence. Sourire. Mentir. Ne jamais se dévoiler, n'être elle-même que devant ses livres.

-Toby n'a pas d'amis, finit par avouer Irène.

-À l'école ?

-Et même dans le voisinage. C'est pour ça que nous l'avons pris avec nous. C'est un long voyage, mais il n'y avait personne d'assez proche pour l'héberger quelques jours.

Sarah s'était posée la question et jugea un peu moins sévèrement sa belle-mère. Celle-ci semblait soudain bien fatiguée.

-Il doit quand même avoir des camarades avec qui il s'entend, insista Sarah. J'étais une enfant réservée, mais j'avais quelques camarades avec qui je m'entendais bien.

-Il n'a même pas ça. Son institutrice me dit qu'il passe son temps tout seul dans la cour. Il ne joue même pas avec ses camarades, ou du bout des lèvres. Je l'ai inscrit à des cours de musique cette année. Son professeur dit qu'il est plutôt doué, mais qu'il ne l'a pas entendu dire trois mots depuis le premier jour. Même à la maison, il ne dit jamais rien si on ne le force pas. On m'a conseillé de l'emmener voir un psychiatre. Sarah,tu as toujours été douée avec lui. Peut tu essayer de lui faire dire ce qui ne va pas ?

-Je peux essayer.

Sarah était inquiète. Elle était aussi étrangement touchée que sa belle-mère cherche son aide. C'était la première fois qu'elles parlaient réellement, d'adulte à adulte. Irène pressa les clés de sa chambre dans la main de Sarah et la lui serra brièvement. Elle tremblait presque d'émotion.

-Je dois rejoindre ton père, finit-elle par dire. Il faudrait aller chercher Toby et le coucher rapidement.

-Je m'en occupe.

Ce n'était même pas la peine que Sarah essaie de finir son dessert. Son estomac semblait se contracter et tenter de s'avaler lui-même. Elle abandonna la table juste après sa belle-mère et quitta le restaurant sans adresser un regard à son père. Toutes ses pensées étaient fixées sur Toby. À l’accueil, on la dirigea vers une petite pièce où une dizaine d'enfants jouaient bruyamment en attendant leurs parents. Toby était le seul à se tenir à l'écart. Il avait terriblement grandi depuis la dernière fois que Sarah l'avait vu, presque un an plus tôt, réalisa-t-elle avec honte. Il devait avoir sept ans maintenant En même temps, il lui paraissait minuscule. Elle sourit en le voyant tenir Lancelot entre ses bras. Cette peluche était décidément leur compagnon préféré à tous les deux. Puis, elle réalisa que son frère s'y agrippait comme s'il était terrorisé. Elle s'approcha de lui sans qu'il la remarque. Il fixait le sol en fronçant les sourcils.

-Hé Toby !, murmura-t-elle doucement pour ne pas le surprendre. Tu m'as manqué tu sais ?

Il redressa alors les yeux vers, cligna plusieurs fois et finit par lui rendre son sourire.

-Sarah, déclara-t-il solennellement.

-Comment va-tu ?

Il ne répondit pas. Sarah ne s'en formalisa pas trop. Elle connaissait son petit frère. Il détestait le monde. Tout petit, il hurlait jusqu'à obtenir la permission de monter se cacher dans sa chambre quand ses parents invitaient du monde. Gentiment, Sarah lui prit la main pour l'encourager à se lever mais il refusa, s'agrippant plus férocement encore à Lancelot. Pour l'entraîner vers sa chambre, Sarah dû presque arracher une de ses mains du corps de la peluche pour la saisir. Ce fut tout juste s'il ne se jeta pas à terre en signe de protestation. Il refusait de bouger. Finalement, Sarah n'eut d'autre choix que de le prendre dans ses bras et de le porter jusqu'à l’ascenseur. Il était lourd et ne fit aucun effort pour mieux répartir son poids. Dans l'ascenseur, plusieurs personnes jetèrent à Sarah des regards méprisants, comme lui reprochant de céder aux caprices d'un si grand enfant. Elle les ignora ostensiblement.

Une fois sur le bon palier, elle voulut déposer Toby à terre, mais il s'accrocha cette fois à elle de toutes ses forces, la forçant à une étrange gymnastique pour ouvrir la porte de leur chambre et la refermer. C'était la chambre de ses parents visiblement, mais une porte conduisait à une deuxième petite pièce avec un lit d'enfant. Des jouets parsemaient le sol de la pièce et Sarah manqua de s'empaler sur la lance d'un petit soldat de bois en allant presser l’interrupteur. Quand ce fut fait, elle lâcha plus qu'elle ne déposa Toby sur son lit, ne pouvant plus cacher son exaspération. Il s'éloigna aussitôt pour s'asseoir en tailleur à l'autre bout du lit, Lancelot toujours plaqué contre lui. Il riva ses yeux au sol et ne les en détacha plus, même quand Sarah vint s'accroupir à ses côtés, toute colère envolée.

-Que se passe-t-il Toby ?

Sa question resta sans réponse. Sarah soupira et s'assit à côté de son frère sur le lit. Il lui fallait réfléchir et cesser de paniquer. Tout en caressant doucement les cheveux de Toby, elle ne put s'empêcher de penser qu'elle aurait du voir qu'il n'allait pas bien. Cela faisait trois ans qu'elle vivait en Angleterre et qu'elle le voyait à peine trois à quatre semaines par an. Elle avait toujours remarqué que c'était un enfant réservé, bien plus qu'elle au même âge. Avant la nuit fatidique, Sarah avait été une enfant et une jeune fille enjouée. Quand on le laissait à lui-même, Toby restait dans son coin avec ses deux ou trois jouets préférés. Si Sarah était là, il jouait avec elle, mais seulement si elle en prenait l'initiative. Il préférait s'asseoir près d'elle et écouter ses histoires.

-Tout va bien à l'école ? À la maison ? Tu me raconte ?

Sarah eut beau insister, Toby resta silencieux. Habituellement, il lui parlait à elle. Chaque été quand elle rentrait, il avait des histoires adorables à lui raconter, des histoires d'oiseaux et de papillons qu'il racontait en chuchotant et en butant sur ses mots, tout en traçant des dessins sur le sol. Ce mutisme était totalement nouveau pour Sarah.

Elle ne pouvait s'empêcher de penser qu'elle était en partie responsable. Depuis cette nuit là, elle s'était toujours occupée de son petit frère du mieux qu'elle pouvait, c'était vrai. Toby s'était mis à cesser de pleurer dès qu'elle le prenait dans ses bras après cette nuit-là, au grand dam de sa belle-mère qui ne comprenait pas comment elle parvenait à ce miracle. Sarah était devenue sa préférée et elle s'était irrémédiablement attachée à lui en retour. Pourtant, elle l'avait abandonné une seconde fois sans s'inquiéter. Chaque été, elle s'était dit que malgré sa timidité, tout irait bien pour lui et que lui parler deux fois par semaine suffirait à lui montrer tout son amour.

Peut être avait-elle eu le tort de vouloir devenir adulte et de dépasser la peur qui s’était emparée d'elle ce jour-là. Mais il lui avait semblé raisonnable de prendre son indépendance et de s'éloigner. Toby avait besoin de grandir entouré d'affection, mais pas en se sentant submergé par une grande sœur étouffante. Après tout, quand elle avait quitté la maison, juste après le quatrième anniversaire de Toby, il avait eu l'air soulagé de ne plus avoir à subir les longs câlins qu'elle lui infligeait pour se rassurer. Elle ne savait plus désormais si elle lui avait fait plus de mal en partant qu'en restant ou si c'était son sentiment de culpabilité qui parlait.

-Est-ce que je t'ai fait du mal ?, demanda-t-elle et Toby se tourna cette fois légèrement vers elle. Je t'ai fait beaucoup de mal quand tu étais petit tu sais ? Je te détestais. Mais je savais que j'avais tort et je t'aime, alors, s'il te plaît, dis moi ce qui ne va pas.

Il ne répondit pas mais lui tendit Lancelot. Leurs regards se croisèrent un instant avant qu'il ne fixe à nouveau le sol. Sarah soupira et prit la vieille peluche.

-Peut être que ce dont tu as besoin c'est déjà d'une bonne nuit de sommeil. Le décalage horaire est une peste.

Ce ne fut pas facile de préparer Toby au coucher. Il devait être exténue car, malgré ses presque dix ans, Toby ne fut pas capable d'enfiler son pyjama seul et tempêtait dès que Sarah essayait de poser Lancelot pour l'aider. Elle finit cependant par réussir à l'allonger et le rejoignit sous la couverture pour lui raconter en chuchotant l'histoire de Ludo, le gentil monstre qui venait en aide aux enfants qui ne parlaient pas. Toby s'endormit en cours de route. Sarah l'embrassa doucement et réalisa soudain que c'était la première fois qu'elle mentionnait le monde des Gobelins devant son petit frère. Jusque là, elle avait pris grand soin à lui inventer des histoires n'ayant rien à voir avec sa propre aventure.

Une fois certaine qu'il s'était endormi, Sarah se releva et sortit de son sac à dos une lampe torche et de la lecture puis éteignit la lumière. Cependant, elle eut beau se concentrer, les mots semblaient danser sur la page. Elle finit par abandonner, éteignit et ferma les yeux. Le sommeil fut long à venir.

Le matin vint et le bruit dans la chambre voisine réveilla Sarah. Un peu à contrecœur, elle se leva, se changea et ramassa ses affaires. Quand elle fut prête, elle ouvrit la porte entre les deux pièces. Son père et sa belle-mère finissaient eux aussi de s'habiller.

-Ah Sarah !, s'exclama la seconde en la voyant avant de se mettre à chuchoter pour ne pas réveiller l'enfant dans la pièce voisine. Tu as parlé à Toby ?

-J'ai essayé mais en vain, avoua Sarah. Il n'a rien dit et je ne l'ai jamais vu réagir ainsi.

Les épaules d'Irène s’affaissèrent et le regard de son père s'assombrit.

-Alors son docteur a peut être raison. Il a un retard mental.

Deux mots terrifiants que Sarah n'avait jamais envisagé. Son petit frère était intelligent pas simple d'esprit comme... la plupart des gobelins. Sarah eut soudain honte de sa pensée et se sentit en colère contre elle-même. Toby n'avait rien à voir avec ces créatures. Et même si c'était le cas, il restait le frère de Sarah. Elle ne l'aimerait pas moins.

-Nous l'emmènerons voir un spécialiste à notre retour, soupira Irène. J'avais espéré qu'un changement d'air lui ferait du bien mais on dirait que cet hôtel inconnu a eu l'effet inverse.

-Peut être que je pourrais rester pour la journée, hésita Sarah qui avait eu jusque là d'autres projets.

-C'est gentil de ta part, mais inutile. Le nouveau client de ton père nous a invité à découvrir la campagne anglaise. Toby est comme toi, la nature l'a toujours apaisé. Cela le remettra d'aplomb pour le voyage de retour et si ce n'est pas le cas, je te promet de te tenir au courant. Peut-être même pourrions nous faire un saut à Oxford demain ? Nous aimerions tellement voir pourquoi tu parles avec tant d'affection de cette ville.

Sarah céda, trop facilement peut-être. Elle n'était de toute manière pas sûre de savoir ce qu'elle pouvait faire pour le pauvre Toby dans l'état où elle était. Ce dont elle avait besoin, c'était de se poser et de réfléchir un bon moment, après s'être vidée la tête de ses soucis et de son sentiment de culpabilité.

Un peu honteuse et hésitante malgré tout, elle ramassa son sac à dos.

-Appelez-moi ce soir sans faute, d'accord ? Et même après votre retour à la maison, si vous avez des nouvelles, ou même si vous avez simplement besoin de parler.

Maladroitement, Irène la serra quelques secondes dans ses bras. Son père s'avança ensuite pour faire de même. Quand il la lâcha, Sarah sentit une main agripper son pantalon. Toby fixait les rideaux derrière elle tout en lui tendant Lancelot d'un geste impératif.

-Allons Toby, l'admonesta Sarah, je ne peux te prendre Lancelot, c'est ta peluche préféré. Tu ne sais même pas quand tu la reverra.

Son petit frère la lui tendit avec plus de véhémence encore. Vaincue, Sarah rouvrit son sac pour y ranger Lancelot entre ses livres et ses vêtements de la veille. Elle essaya d'embrasser Toby mais il se tortilla pour échapper à son étreinte. Sarah dû renoncer et se contenta d'un bref baiser sur son front. Elle renouvela une dernière fois ses adieux à son père et à sa belle mère puis sortit. Le claquement de la porte, à ce qui lui semblait, avait quelque chose de définitif.


Tags: auteur:nzinga du matomba, fic, labyrinth, pour:crows in the wind
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