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[Fic] Tomber les masques, Kasane, Kasane/Nogiku [de Brindille, pour Pancake]

Titre : Tomber les masques
Auteur : Brindille (participant 21)
Pour : Pancake (Participant 9)
Fandom : Kasane la voleuse de visage
Persos/Couple : Kasane/Nogiku
Rating : T
Disclaimer : tout appartient à Daruma Matsuura.
Prompt : Kasane, la voleuse de visages. Kasane/Nogiku. Relation trouble entre les deux personnages du point de vue de Kasane. Elles étaient amies, et Kasane a senti naître en elle une attirance pour Nogiku (même si c'est bizarre d'aimer une fille qui a le visage de notre mère) Mais qu'advient-il quand Kasane apprend qu'elles sont demi-soeurs ? Angst, relation malsaine, trouble par rapport au visage, à l'identité, profond sentiment de trahison, de quoi pousser Kasane à ne plus croire en personne et peut-être même à se détester de s'être laissée attendrir.
Notes : Désolée d'avoir mis autant de temps à répondre à ta requête. Je n'avais encore jamais fini une fanfiction sur Kasane, donc c'était un défi, mais j'ai adoré ce prompt et j'espère que le résultat en vaut le coup!! Merci pour ta patience :)



Lorsque Kasane embrasse Nina le matin désormais, c'est avec une nouvelle joie mauvaise. Elle n'est plus que Nina, non. Les fruits les plus précieux de sa beauté, elle ne les recueille plus que sur scène. Oh bien sûr, rien ne pourra jamais surpasser l'exaltation qu'elle ressent sur le plateau, mais une partie d'elle attend autre chose.

Elle a une amie.

Un étrange jeu du sort a placé sur sa route une jeune femme à la beauté de Sukeyo Fuchi. Rencontrer Nogiku était un pur hasard, mais il lui semble qu'il y a un peu de destin là dedans, pour tout ce qu'elle y croit.

La ressemblance est troublante. Kasane n'aborde pas le sujet. Nogiku ne parle jamais de son passé, et quelque part, Kasane aime suffisamment ce mystère pour ne pas y accorder trop d'importance.

Elle préfère apprécier les joies simples de cette relation -Nogiku est sa première amie, et la réciproque est vraie. N'est-il pas extraordinaire, qu'elles se soient trouvées dans l'immensité de ce monde ? Parmi toute cette cruauté, ce jeu d'artifices, Nogiku seule semble immaculée.

Bien sûr qu'elle a des secrets, Kasane le sait, mais Kasane elle-même en possède un grand nombre, et Nogiku, malgré tous ses mystères, semble parfaitement sincère dans son amitié.

C'est une chose étrange. Elles ont quelque chose de deux gamines perdues sur la plage, deux femmes déboussolées découvrant le monde et l'existence de l'autre. Un ballet maladroit entre leurs deux êtres, des aveux étrangement intimes pour elles habituées à une vie de secrets lourds à porter.

Kasane voudrait que ces instants durent toujours, et tant pis si le beau visage de Nogiku s'illumine et l'appelle Nina.

*

Kasane rêve de sa mère -ou plutôt, non, ce n'est pas exact.

Kasane rêve du visage de sa mère, de ses traits parfaits, des courbes d'une bouche.

Elle n'est pas envieuse. Au contraire, elle est étonnamment calme. Elle reconnaît la beauté magique de sa mère et elle-même revêt dans ces songes les traits de Nina. Pour ne pas l'effrayer. Pour la rassurer. Lui prouver que elle aussi a réussi.

Kasane rêve et revêt son masque personnel, le visage de cette femme qui dort de son sommeil de princesse dans la chambre à côté de la sienne. En face elle voit un autre masque.

Car le visage de sa mère n'était que ça, lui aussi ? Un masque.

Mais soudain le visage s'illumine et Kasane reconnaît Nogiku. C'est un sourire qu'elle veut protéger. Elle n'a jamais vu sourire sa mère ainsi. C'est une expression précieuse, touchante.

Le visage de Nogiku n'est pas un masque, et Kasane voudrait embrasser ces lèvres, non pour les voler, mais sentir leur douceur contre elle.

*

Nogiku enlève son manteau après avoir passé le seuil du café, et Kasane remarque l'éclat de la chaîne autour du cou de son amie. Ce qu'il y a au bout est camouflé, caché par le pull de Nogiku, mais Kasane sait. Nogiku-Laura est une beauté mélancolique et déterminée. Le verre de mer est bien là, invisible aux yeux des autres, au contact direct du corps doux et chaud de Nogiku. C'est là un beau cadeau que Kasane a fait à Nogiku, un cadeau spécial, aussi spécial que la licorne de Laura. Non seulement Nogiku est son amie, mais en plus elle porte quelque chose de Kasane, là, tout contre son cœur.

Kasane voudrait se substituer au verre de mer, se blottir au chaud contre la beauté rassurante de Nogiku, son éclat froid pour les autres, et aimable pour elle.

Maintenant que l'effet de surprise est passé, Kasane est incapable de voir Nogiku comme un portrait craché de sa mère. Nogiku est sa propre personne, une étrange surprise du sort menée devant Kasane pour guider ses pas, pour lui montrer ce qu'elle ne connaissait pas encore, et que la beauté lui a apporté.

Nobuhiko lui a montré les fruits que la beauté récolte de l'amour. Nogiku lui montre ceux de l'amitié, la douceur d'avoir une confidente.

Kasane s'oublie.

Il y a tant de choses qu'elle ne peut pas dire, mais devant le visage familier, le visage souriant de sa mère, il lui semble qu'elle peut enfin vivre libre. Sukeyo Fuchi avait les traits serrés, le sourire rare et distant. Une beauté glaciale dont Kasane se souvient surtout grâce aux affiches de théâtre qu'elle a rencontrées au cours de son parcours, plus que grâce à ses souvenirs lointains. Maintenant, Nogiku lui offre ces mêmes traits, mais sublimés par des sourires et une affection sincère.

De maigres anecdotes trouvent leur voie parmi ses mensonges, des bribes de vérité qui la hantent le soir quand elle rentre chez elle et se rend compte de la gravité de ses actes.

En face d'elle, Nogiku sourit aimablement, les yeux confiants, aimants.

*

Elle retrouve Nogiku sur la plage où elles sont allées se balader la première fois. Cela tient du miracle, et Kasane n'ose pas s'avouer à quel point elle est contente de revoir Nogiku.

Pourtant, quelque chose a changé. Il y a le problème que pose son visage, bien sûr, mais ce n'est pas tout.

Le cadavre de Nina gît à leurs pieds, un fantôme là pour les hanter toutes deux.. Kasane ne sait pas encore à quel point.

*

« Merci de t'être déplacée, je ne pensais pas que la répétition durerait si longtemps. »

Nogiku hausse les épaules.

« Ce n'est pas comme si j'avais quelque chose de mieux à faire. »

Elle s'approche de Kasane, les traits hideux déformés en une grimace qui se veut un sourire.

« Et puis, je veux te voir réussir, plus que tout. »

Les mots sont murmurés tout contre sa bouche, Kasane sent la chaleur du souffle de Nogiku sur elle. Elle se voit embrassée par le visage monstrueux, incapable de bouger. Elle ne sait pas où Nogiku trouve cette détermination, mais elle est reconnaissante. Avec une telle alliée, elle ne peut que gagner.

Il y a une seconde de flottement entre les deux baisers, durant laquelle Kasane observe avec une attention particulière la beauté de Nogiku. Elle s'imagine l'embrasser dans un autre contexte. Si elle avait eu la beauté de Nina, peut-être. (Nina est morte et son visage doit être rongé par les vers à l'heure qu'il est.)

Kasane initie le second baiser. Son visage de monstre a quelque chose de parfait pour l'acte. Une bouche déformée, agrandie par la cicatrice qui accentue sa laideur. Elle embrasse goulûment, aspirant la beauté de Nogiku.

C'est sans doute le pouvoir de ces traits inhumains qui pousse Nogiku a arborer une telle expression de haine, alors qu'elle souriait une seconde auparavant.

*

Nogiku a un certain talent pour le maquillage et les artifices censés sublimer la beauté naturelle d'une femme. Le temps où Nina enseignait ces arts à Kasane est révolu.

La première de Macbeth approche, et ses doigts tremblent alors qu'elle tente de peindre ses ongles de rouge.

« Laisse-moi faire », murmure Nogiku en prenant place à côté de Kasane.

Ses gestes sont précis et délicats, son visage est concentré, quoique fermé. Kasane tente d'imaginer sa mère dans la même position, peignant ses ongles avec le même soin, la même patience.

Mais elle ne voit plus que Nogiku.

*

Nogiku a souvent le regard dans le vague ces derniers temps. C'était peut-être déjà le cas avant, mais maintenant qu'elle a emménagé ici, Kasane a plus de temps pour l'observer.

A-t-elle le droit de se sentir aussi proche de cette femme quand tout les sépare ? Quelque part, c'est encore mieux.

Nogiku est amère de cette beauté céleste. Qu'importe. Kasane boira le poison jusqu'à la dernière goutte, ira le recueillir là où il est le plus frais, sur les lèvres mêmes qui maudissent leur perfection.

Elle éprouve une sorte de plaisir malsain maintenant que Nogiku vit ici. Tant d'hommes ont convoité sa beauté, et désormais seule Kasane peut en profiter.

*

Kasane brille sur scène, éblouit tous les autres tant son éclat est grand.

Elle réussira là où sa mère a échoué. Alors elle pourra à nouveau rêver sans cauchemars, et le sourire fier de sa mère emplira ses songes.

La première est un succès. Le public l'ovationne, et Kasane sourit calmement. Le voilà, le sceau final de son alliance avec Nogiku, les fruits tant attendus de ces mois de tension implacable.

Elle parcourt la salle du regard -un geste futile. Nogiku n'a pas assisté à la représentation. Pas encore.

*

Nogiku vient la voir presque tous les soirs une fois que le succès de la pièce est à son comble. Bien sûr, Kasane ne la voit jamais, mais rien que le fait de savoir que Nogiku est là la rend fébrile et invincible.

Rien de tout ceci ne serait possible sans Nogiku, et Kasane entend bien lui prouver, soir après soir, que Nogiku a eu raison de lui faire confiance.

Elle entend les gens murmurer dans son dos, s'étonner de ce que sa prestation devient meilleure de représentation en représentation. Cela la fait sourire.

Ses mains baignent toujours dans le sang, mais désormais Nogiku est là pour lui accorder son soutien inconditionnel. Le vernis sur ses ongles est parfait, d'un rouge aussi éclatant que celui de son secret. Nogiku l'a aidée, pour cela aussi.

Confusément, Kasane sent qu'elle attend plus de sa relation avec Nogiku que ce qu'elle a actuellement. Cela la préoccupe peu.

Que pourrait-il y avoir de plus parfait que cette confiance mutuelle qu'elles se portent ?

*

Habuta Kingo est un homme méprisable.

C'est aussi un homme honnête, qui ne ment pas à Kasane. Soit il garde ses informations pour lui, soit il lui dit la vérité.

La connaissance de ce fait est la seule chose qui empêche Kasane de hurler qu'il ment quand il lui parle de la trahison imminente de Nogiku.

« Pourquoi ? »
C'est le seul mot que Kasane parvient à croasser, la gorge sèche, le cœur serré. Elle voudrait se mordre jusqu'au sang pour se réveiller de ce cauchemar tordu.

Etrangement, avant la haine, c'est le dégoût qui s'empare de Kasane.

Elle se rappelle les tourmentes incessantes de ses camarades de classe, les manigances toujours plus cruelles pour se moquer d'elle. Elle se remémore le dégoût que son visage inspire aux autres, le dégoût qu'il lui inspire. Le premier regard que Nina lui a adressé, teinté de mépris et de supériorité. Les yeux moqueurs et choqués des passants dans la rue.

Comment a-t-elle pu oublier le premier des enseignements de ce monde, où la beauté est tout et où elle-même n'est rien.

Nogiku est passée outre ses défenses, a attendri son cœur de ses mots mielleux et de ses attentions incessantes. Evidemment que son alliée la plus précieuse, sa seule amie, cherchait durant tout ce temps à provoquer sa chute.

Mise en face d'un monstre tel qu'elle-même, Kasane s'empresserait de faire la même chose.

Son cri de rage se bloque dans sa gorge, et c'est un gémissement rauque qui sort à la place. Elle voudrait griffer ses bras, frapper quelque chose. Elle n'en fait rien. L'ultime représentation a lieu ce soir, et elle ne peut se permettre de meurtrir ainsi son corps. Alors elle geint, de sa voix de monstre. Elle crache sa douleur et espère que son cœur remontera en même temps que la bile.

En face d'elle, Habuta soupire, et allume une cigarette, attendant froidement la fin de la crise.

Lors de la dernière, Nogiku avait encerclé Kasane de ses bras, une tentative d'étreinte, avait-elle pensé alors. Une manière maladroite de la réconforter, de lui rappeler qu'elle a une alliée.

Kasane sait, pourtant, que l'on n'embrasse son ennemi que pour l'étouffer.

*

Nogiku ne trahit rien. Elle encourage Kasane pour la dernière du mieux qu'elle peut avec le visage monstrueux.

Heureusement que l'échange a lieu dans le noir.

Kasane laisse sa rage guider ses gestes, une colère froide et maîtrisée. Ce n'est plus un acte, mais elle agit comme elle le ferait sur le plateau, avec volonté et dans un but précis. Bientôt, bientôt elle pourra laisser libre cours à son désespoir face à cette trahison.

Juste avant d'entrer sur scène, elle se rend compte qu'elle vient d'embrasser sa sœur.

Où peut-être qu'il s'agit véritablement de sa mère, incarnée une fois de plus pour la hanter jusque sur les planches, pour s'assurer que Kasane ne fera pas plus d'erreurs.

Le corps de Nogiku est doux et chaud, sa peau souple sous les doigts fins de Kasane.

Le visage de Nogiku, d'une beauté glaciale, aurait dû lui rappeler qu'il n'y a qu'aux planches du théâtre qu'elle peut faire confiance.

*

Dans une minute, Kasane ira voir Nogiku.

Sa précieuse petite sœur attend dans la cave, après tout.

Elle vient seulement de le remarquer, mais cela fait longtemps que Nogiku a arrêté de porter le cadeau de Nina, et c'est ce détail qui blesse Kasane le plus.

Pour le moment, Kasane joue avec le briquet que contenait le manteau de sa demi-sœur. La cigarette qu'elle a allumé se consume doucement au bout de ses lèvres. Elle a essayé d'en tirer une bouffée, mais elle n'a réussi qu'à s'étouffer avec la fumée.

Elle s'adosse contre la porte d'entrée, regarde le ciel nocturne.

Quand elle saisit le mégot entre ses doigts, le bout est rouge sang. Elle se lèche les lèvres.

Lady Macbeth est derrière elle, portant les traits de sa mère.

Il est temps qu'une autre pièce commence.

*

« Ma petite sœur ! »

L'étreinte dans laquelle elle sert Nogiku n'a rien de libérateur.

La claque qu'elle lui donne non plus.

Nogiku réagit aux deux de la même manière, le visage difforme empli de crainte.

Kasane commence à parler, pour cacher la douleur qui bat dans sa poitrine. Elle demande si Nogiku a tué Nina. Elle n'écoute pas la réponse, se concentre sur les expressions de Nogiku, rendues grotesques par le visage de Kasane.

Nogiku semble si frêle, pieds et poings liés ainsi, sur les draps blancs et froids, dans cette cave digne d'un film d'épouvante. N'est-ce pas là un scénario digne de film, après tout ? L’héroïne vengeresse cherchant à exposer les mensonges du monstre. Le désespoir de Nogiku ne réussit pourtant même pas à atténuer la blessure de Kasane. Il est si difficile de prendre au sérieux ce visage, de penser qu'il y a une âme et des émotions humaines derrière lui.

A-t-elle eu l'air aussi pitoyable lorsqu'elle a supplié Nogiku de rester avec elle, alors qu'elle craignait encore le fantôme de Nina ?

Elle espère que non. Le même sang coule peut-être dans leurs veines, mais Kasane n'a rien à voir avec cette chose qui pleure sa vengeance ratée.

Kasane ne vit pour personne, pas même pour sa mère. Elle vaincra seule.

Peut-être que Nogiku pourra apercevoir la puissance et la beauté de son éclat des profondeurs de son désespoir. Sinon tant pis pour elle.

*

Dans la voiture, sous la pluie battante, Habuta lui révèle le passé de sa mère. Kasane ne sait pas si c'est cela ou la trahison qui provoque le retour des rêves. Au fond, cela a peu d'importance. Tant qu'elle arrive à avancer la journée, tournée tout entière vers son but, vers la gloire et la reconnaissance qui l'attendent au bout des planches, ce n'est rien de plus qu'une perturbation mineure.

Une nuit, elle rêve encore de sa mère. Mais Izana -car c'est là son vrai nom, de même que Saki n'existe que sur scène Sukeyo n'est qu'un masque- ne sourit pas. Les yeux de sa mère ont toujours été distants, froids. Cette nuit ils sont remplis d'une haine qui brûle plus intensément que ce que Kasane connaît, et elle reconnaît trop tard que ce n'est pas Izana, ni Sukeyo.

Nogiku l'embrasse violemment, la dévore de ses lèvres, main griffue contre le cœur même de Kasane, pour mieux le lui arracher.

*

Kasane prend un peu de temps pour repenser à ce que Habuta lui a dit sur sa mère -et, par la même occasion, sur celle de Nogiku.

Elle se rend compte qu'elle ne connaît pas le vrai visage de sa mère. Elle n'a jamais vu que le masque qu'elle porte actuellement.

Est-ce une manière étrange de porter le deuil, que d'arborer ainsi le visage même de sa mère ?

Non, ça n'a rien à voir. Elle a besoin de ce visage pour briller, voilà tout.

Chaque jour, elle descend dans la cave, observe un instant ou deux Nogiku prostrée sur son lit avant de l'embrasser. Elles échangent peu de mots.

Il y a malgré tout quelque chose d'étrange à embrasser ainsi Nogiku. Le fait qu'elles soient demi-sœurs ne dérange pas vraiment Kasane, mais elle ne peut s'empêcher de se demander si Izana avait la même apparence qu'elle, ou si son visage de monstre différait du sien. Elle ne pose pas la question -pas la peine de donner une raison à Nogiku de la narguer ou de cracher sa colère.

Nogiku, enfermée ici et haïssant jusqu'au monde même, a plus en commun avec Izana que sa propre fille.

*

Saki se fait encore plus dure, plus froide. Kasane ne regrette pas les mots qu'elle a dits à Nobuhiko. Il n'y a plus de place dans sa vie pour les fantômes, et elle n'a que faire d'un homme incapable d'oublier celle qu'elle a été avant, quand bien même elle lui est reconnaissante d'avoir vu à travers son jeu.

Sa mère s'est perdue par amour.

Jamais, jamais elle ne fera la même erreur.

Un discret coup à la porte de la loge l'avertit de l'arrivée de Habuta. Elle ne lève pas les yeux de sa palette de maquillage, achève de ranger pinceaux et fond de teint. Habuta, comme à son habitude, va droit au but :

« Fujihara est content de toi. Il a posé une question sur ton passé, mais je l'ai esquivée, comme d'habitude. »

Saki inspecte sa manucure parfaite avant de se redresser.

« Et ? »

Ses yeux sont froids. Gelés. L'émotion qui les traverse quand elle joue semble être un souvenir si lointain que Habuta est tenté de croire que ce qu'il voit sur scène n'est qu'une illusion, que jamais Saki n'a ressenti d'émotion à ce jour. Il sourit légèrement, un retroussement de lèvres qui laisse voir ses dents disgracieuses.

« Rien. Je pensais juste que c'était une heureuse chose que Fujihara ne soit pas regardant quant à la manière dont je trouve mes diamants bruts, tant que ce sont bien des diamants.Et Saki a depuis longtemps dépassé Nina Tanzawa. »

Saki se crispe momentanément, dans un geste qui passerait inaperçu aux yeux de tous -sauf ceux de Habuta, qui la connaît depuis si longtemps.

Quand elle le fixe enfin, son regard est inexpressif. Elle se lève et prend son sac, prête à quitter les lieux.

« Pas la peine de me dire ça. Je le sais déjà. »

Sa confiance est impressionnante. Elle se tourne totalement vers Habuta, s'approche de lui silencieusement. Elle pourrait flotter à quelques centimètres du sol que l'effet ne serait pas différent.

« A moins que vous ne pensiez que le simple fait de garder mon secret mérite récompense ? »

Ses lèvres sont si proches, rouges et tentantes. Habuta se mord la langue pour ne pas tomber dans son piège.

Soudain, Saki rit. Un rire froid et cruel, celui d'une blague accomplie aux dépends d'autrui. Habuta manque de se mettre à balbutier, embarrassé, mais Saki -Kasane- prend la parole, railleuse.

« Je ne suis pas ma mère. Pas besoin de baiser pour vous rappeler pourquoi vous êtes ici. »

Au fond d'elle, Kasane est rassurée. Nogiku l'a trahie. Quelle raison a-t-elle de croire que Habuta ne le ferait pas un jour, lui qui connaît tous les secrets du rouge à lèvres ?

Ce petit jeu a suffi à faire taire ses doutes, pourtant, preuve qu'elle a encore des choses à apprendre de sa mère.

Pour un simple baiser, elle a réussi à transformer cet homme en un chien décidément bien fidèle, et faute de pouvoir la suivre dans la mort, Habuta suit Kasane comme une ombre, tenu par sa promesse de la tirer de l'obscurité.

Une partie d'elle reste cependant n'est pas satisfaite.

Izana est morte, et Kasane n'est pas sa mère.

Elle refuse qu'on la prenne pour un fantôme une fois de plus.

*

Le temps des baisers échangés avec confiance est fini. Kasane embrasse avec force, comme une vipère qui frappe sa proie. Nogiku n'y peut rien, subit l'assaut.

Elle évite de croiser les regards de Kasane, ces derniers temps. Ce n'est pas plus mal. Son regard haineux couplé à ces traits hideux sont insupportables à voir.

(Et comme ceci, Kasane n'a pas besoin d'excuse pour éviter le regard de celle qui fut un jour sa seule amie.)

Que Nogiku se morfonde, si ça l'amuse. Kasane n'a besoin que de son visage. Peu importe si son corps dépérit, si l'âme qui habite ce corps maudit brûle d'une haine désespérée.

Kasane a offert son amitié un jour, et Nogiku l'a trahie.

Sa demi-sœur devra désormais se contenter de son indifférence.

*

« Besoin de rien, petite sœur? »

La voix rocailleuse de Kasane ne change pas de l'accoutumée, mais son choix de mots trahit sa bonne humeur. Seuls les jours où elle se sent particulièrement satisfaite, ose-t-elle rappeler à Nogiku la vraie nature de leurs liens.

Nogiku reste obstinément muette, fixant un point invisible sur le mur d'en face. Kasane n'attendait de tout façon pas de réponse, et ses mains se saisissent du visage de Nogiku pour l'attirer dans un baiser bref mais intense.

Elle se lèche doucement les lèvres une fois l'échange fait. Voir la forme pitoyable de Nogiku recroquevillée sur le lit ne lui fait plus rien. Et puisque Nogiku ne semble pas vouloir donner le moindre signe de réaction, elle tourne les talons, prête à quitter la cave.

« Cela ne te fait rien, de penser que tu reproduis le destin de nos mères ? »

Kasane s'arrête sur le champ. Intéressant. Cela faisait longtemps que Nogiku ne l'avait pas défiée ainsi.

Elle fait volte-face, le plus léger des sourires sur son visage.

« Je ne suis pas ma mère. Et ce qui est arrivé à la tienne ne me concerne en rien. »

Il y a longtemps déjà, Kasane pensait que le destin avait placé Nogiku sur son chemin dans un élan de gentillesse, une manière de la guider vers la lumière en lui faisant découvrir le précieux don de l'amitié qui lui avait jusqu'ici échappé. Elle sait désormais qu'il n'en est rien, et que le destin n'est que railleries.

« Enfin, si cela t'amuse de te penser l’héroïne d'une tragédie, ne te prive pas. »

Un sourire mauvais déforme un instant le visage parfait de Kasane, empli d'une rancœur qu'elle niera plus tard avoir jamais ressenti.

« Après tout, les tragédies sont une affaire de famille. »

Tags: auteur:brindille, fic, kasane la voleuse de visages, pour:pancake
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