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[Fic] Trois coeurs (1/2), Outlander, Claire/Jamie/John [de Nzinga du Matomba, pour Julie d'Aubigny]

Titre : Trois cœurs (Partie 1)
Auteur : Nzinga du Matomba (Participant 11)
Pour : Julie d'Aubigny (Participant 25)
Fandom : Outlander
Persos/Couple : Claire/Jamie/Lord John
Rating : R
Disclaimer : Outlander appartient à sa créatrice
Prompt : Claire/Jamie/Lord John, série et/ou livre, passé, présent ou futur. John Grey aime Jaimie Fraser inconditionnellement depuis de nombreuses années. John le sait, Claire le sait et Jaimie, même s’il prétend le contraire, le sait. Seulement ce dernier ne supporte pas cette idée. Deux hommes ensemble, s’est contre nature et même si parfois l’idée ne lui semblait pas aussi amorale, le spectre de l’infâme Randall plane toujours. Qu’est-ce qui pourrait donc finir par les pousser dans les bras l’un de l’autre ? Une lettre, un testament, une confession, une conversation, les derniers mots d’un condamné, la sagesse d’un enfant ? Est-ce que Jaimie parvient enfin à comprendre qu’il y a une différence entre ce que John ressent et ce que lui a fait subir Randall ? Claire, de son côté, encourage la relation. Elle sait très bien que son mari ne la quittera jamais et puis elle apprécie plutôt le Lord anglais. Alors s’il y a une personne de plus dans cette famille, ce ne sera pas la première fois.
Bonus facultatif : Si le reste de la famille devine leur arrangement particulier, personne n’est véritablement choqué, ce sont leurs affaires après tout.
Notes : se passe après le tome 3/la saison 3 d'Outlander et se base sur des éléments du tome 4. Merci pour ce prompt que j'ai adoré écrire. Je ne suis pas sûre d'avoir dit tout ce que je voulais dire cependant, aussi il est possible qu'un chapitre ou deux s'ajoutent à ce texte au final, notamment pour voir les réactions du reste de la famille.


CLAIRE

Claire n'avait eu besoin que d'un coup d’œil pour savoir que John Grey était totalement et irrémédiablement amoureux de son mari et elle ne le connaissait à ce moment là que depuis quelques secondes. Elle aurait pu le détester pour cela, mais elle avait passé les vingt dernières années à aimer Jamie avec passion malgré la certitude qu'il était mort depuis deux siècles et à jamais perdu pour elle, alors son premier sentiment fut un de compassion. Tomber amoureux de Jamie était aussi simple que de respirer. En rester amoureux était terriblement exaltant mais pouvait vous submerger. Le regard de John Grey était celui d'un noyé qui découvre qu'il est à nouveau capable de respirer, puis il avait vu Claire, compris qui il était et blêmit malgré lui. Claire avait alors jeté un regard discret à Jamie et vu la douceur mêlée de pitié dans ses yeux. Il avait tout autant qu'elle conscience de l'amour que lui portait lord John. Pour Claire, ce comportement était pour le moins surprenant. Elle ne savait que trop bien l'aversion que Jamie portait envers ce genre de ''perversion'', pour reprendre les mots du siècle, surtout après Randall. Qu'il ait connaissance de cet amour que ressentait John Grey et qu'il continue de le tenir en haute estime disait bien que le gouverneur était un homme exceptionnel et digne d'amitié.
Claire et John Grey avaient à peine discuté ce soir là, que ce soit de Jamie ou d'autres choses. L'arrivée de Geilis, et ce qui c'était ensuivi, avait bouleversé tous leurs plans pour la soirée et plus encore. Tout de même, le gouverneur lui avait fait bonne impression, presque malgré elle. Il avait également sauvé Jamie au minimum de la prison et peut être même d'une rapide et infamante exécution. Claire lui était redevable. À contrecœur, Jamie lui parla un peu de l'homme derrière le masque du gouverneur et Claire s'émut. Elle ne ressentait pas d'affection pour lui, mais avait pitié de la lutte qu'il menait visiblement en vain contre ses sentiments pour Jamie.
Elle prit la décision de lui écrire. Au début de leur séjour en Amérique, elle n'en trouva ni le temps, ni l'énergie mais quand ils furent enfin posés à River Run, tandis que Jamie était occupé à préparer leur prochain départ vers leur nouveau foyer, elle prit enfin la plume, en se sentant coupable de ne pas avoir averti plus tôt l'aimable gouverneur. Elle trempa la plume dans l'encrier et resta là un moment, incertaine quand à ce qu'il convenait de dire à un homme amoureux de son mari. La concision lui sembla nécessaire et rassurante à la fois.
« Lord John, écrivit-elle,
« Vous serez, je pense, soulagé d'apprendre que Jamie et moi sommes sortis indemnes de nos dernières mésaventures. Jamie vous ayant raconté, je crois, quelques unes de nos aventures parisinnes et écossaises, vous ne serez guère surpris d'apprendre que ce ne fut pas sans mal. Je regrette seulement de n'avoir pu prendre le temps de revenir vous remercier personnellement de tout ce que vous avez fait pour Jamie – face au lieutenant qui voulait l'emprisonner tout comme lors de ces dernières années – et vous assurer de mon amitié. C.F. »
Se relisant, elle décida que la lettre parvenait à ne pas être trop sèche comme elle l'avait craint au départ. La lettre fut aussitôt confiée à un esclave de la plantation pour être renvoyée, Claire craignant de regretter finalement de l'avoir écrite.
Elle ne s'attendait pas à une réponse. Lord John n'avait aucune raison de rechercher son amitié et toutes les raisons du monde de la haïr. Il est vrai qu'il en allait de même pour elle et qu'elle avait néanmoins pris le temps de lui écrire.
« Mrs Fraser, disait la lettre,
« Je ne puis trouver les mots pour vous signifier l'étendue de mon soulagement en apprenant que vous et vos compagnons êtes indemnes et vous me voyez fort peu étonné, mais très intrigué par ces dernières aventures. Vous vous méprenez par contre en pensant que Jamie m'a rencontré en détail les vôtres, au temps de notre amitié. Je vous assure que votre souvenir lui était trop douloureux pour qu'il puisse s'étendre à ce sujet. Les quelques aventures que nous avons vécu côte à côte me donnent toutefois une idée de ce que vous venez de vivre. Jamie n'est pas un homme auprès de qui l'on s'ennuie, n'est-ce pas ? Aussi suis-je heureux de voir que l'épouse qu'il a choisi fait preuve des mêmes talents. Seulement, il me faudra vivre dans l'inquiétude désormais, ne sachant dans quel nid de guêpe vos talents vous entraîneront.
« Vous m'avez assuré de votre amitié, sachez, madame, que vous avez également la mienne, et tout mon respect. Lord John Grey. »
Cette lettre aurait pu déplaire à Claire, mais il n'en fut rien. Elle s'attendait à ressentir de la jalousie en lisant entre les lignes l'affection de lord John pour Jamie et la connaissance qu'il avait acquise de son caractère pendant son absence. Ces quelques phrases auraient pu paraître condescendantes et narquoises mais elle ne parvint à y lire qu'un humour caustique et la lecture de la lettre, au contraire, fit naître en elle un sentiment de complicité. Un sourire naquit sur ses lèvres qu'elle n'essaya pas de réprimer. Impulsivement, elle saisit à nouveau sa plume.
« Cher lord John,
« Vous n'imaginez même pas la dernière lubie de cet animal.
Réalisant le degré d'intimité qu'elle avait mis dans ces quelques mots, Claire hésita. Cette familiarité pouvait déplaire au gouverneur et paraître condescendante à celui qui était, de facto, son rival. Pourtant, son instinct lui avait dicté cette phrase et elle choisit de l'écouter. Se relisant un peu plus tard à la lueur de la chandelle, elle décida que cela ferait l'affaire. S'il était choqué par sa familiarité, lord John cesserait toute correspondance, voilà tout. Sinon, l'idée d'avoir un correspondant régulier l'amusait. Ce serait comme ces romans épistolaires, si nombreux au XVIIIe siècle. Étrange de se dire que certains des plus célèbres n'avaient pas encore été écrits.
Ses hésitations se révélèrent superflues. Lord John lui répondit à l'avenant. Ils échangèrent plusieurs missives, même après le départ de River Run et l'installation à Fraser's Ridge. Parfois, l'un ou l'autre envoyait deux lettres d'affilée sans attendre de réponse. Ils y parlaient de choses diverses, des activités de la plantation, des déboires de la colonie et de Jamie toujours, ouvertement ou en catimini. L'amour de John pour Jamie restait un non dit dans cette correspondance, peut être la condition tacite à la poursuite de leurs échanges. Petit à petit, les lettres se faisaient plus longues et leur contenu plus intime.
-Fais attention ma tante, plaisanta Ian un jour en lui tendant son courrier. La rumeur court que tu as un amant.
-Absurde, éclata-t-elle de rire. J'échange juste avec lord John des platitudes sur ses administrés et nos voisins.
Le regard surpris de Jamie lui fit réaliser qu'elle ne l'avait pas informé de cette correspondance. Il lui jeta un long regard indéchiffrable puis se concentra à nouveau sur les planches qu'il sciait. Il était impossible de savoir si la chose l'étonnait, l'amusait ou l’effarait. Qu'il approuve ou qu'il réprouve importait peu de toute manière ; il n'avait pas son mot à dire concernant les amitiés de Claire. Celle-ci rangea sans l'ouvrir la lettre dans une poche de son tablier et ils continuèrent leur journée normalement, sans reparler de ce court moment de malaise. Celui-ci revint néanmoins en force dès le soir même.

Après le repas prit en famille, Claire quitta la table pour se placer au coin du feu et récupéra sa lettre, réalisant pour la première fois qu'elle était plus épaisse que d'habitude. Elle ne manqua pas de remarquer les regards curieux de Ian, Fergus et Marsali mais les ignora. Jamie lui jeta à nouveau cet étrange regard en coin.
-Salue lord John pour moi dans ta réponse, finit-il par dire.
-Je n'y manquerais pas, répondit Claire comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. Il serait sans doute même ravi de lire quelques lignes de ta main.
Jamie ne répondit que par ce petit grognement typiquement écossais qui pouvait tout et rien dire mais un petit sourire naissait sur ses lèvres. Il se retourna vers Ian et Fergus pour discuter de la suite des travaux – à ce stade là, ils avaient un toit sur la tête mais pas grand chose d'autre – ignorant à son tour les regards curieux du reste de leur petite famille. Toute ambiguïté paraissait levée entre eux, mais Claire savait qu'une longue discussion les attendait une fois qu'ils seraient couchés ou que toutes les oreilles indiscrètes se seraient éloignées. Ils n'avaient jamais parlé de ce que ressentait John. Derrière sa feinte indifférence, Jamie devait se poser de nombreuses questions et hésiter à révéler à Claire le secret de leur ami commun. Il s'en doutait peut être d'ailleurs, Claire étant notoirement mauvaise à dissimuler ses sentiments, peut être son visage avait trahi tout ce qu'elle avait compris lors de leur rencontre avec le gouverneur.
Il y avait en réalité deux lettres dans le paquet de toile cirée qui servait d'enveloppe, écrites à onze jours d'intervalle. Claire saisit la première et commença à rire. Comme toujours, l'humour pince sans rire de John la fit sourire. Sa plume était souvent trempée dans le vitriol et il savait comme nul autre trouver l'ironie d'une situation et se moquer de la bêtise de ses contemporains. De ce qu'en savait Claire, jamais il n'aurait proféré à haute voix ce qu'il disait à l'écrit, son sens de la bienséance prenant le dessus. En attendant, elle se régalait de ces histoires de planteurs, de petits blancs et de rivalités absurdes dans un monde d'anglais qui faisait semblant d'être à Buckingham Palace avant de retourner dans leurs plantations où ils partageaient parfois leur salle à manger avec les cochons. Tout, ou presque, de ce qu'elle avait vu à River Run et qui avait pu heurter sa vision de femme du XXe siècle était ici moqué. Au début, John avait paru rétif à aborder les questions les plus déplorables, notamment en ce qui concernait l'esclavage. Désormais, ils discutaient avec véhémence à propos de celui-ci et c'était le sujet qu'abordait le gouverneur dans sa lettre. Il la suivait totalement dans son indignation en ce qui concernait le traitement de ces esclaves et se déclarait prêt à écouter ses conseils en matière d'hygiène pour améliorer leur vie. Toutefois, il était encore loin d'être ce qu'on appellerait bientôt un abolitionniste, même s'il s'en fallait encore de quelques années pour que ce mouvement émerge réellement. Au moins, si John soutenait que l'esclavage, quoi que répugnant, était nécessaire pour l'économie de la Grande Bretagne, il affichait sans complexe sa répugnance à pourchasser les esclaves marrons réfugiés à l'intérieur des terres.
-John va bien, annonça Claire à l'attention de Jamie tout en tournant le dernier feuillet de cette première lettre. Ses deux principaux soucis sont les disputes de marins saouls au port et une querelle d'héritage entre planteurs.
-Je n'ai pas hâte d'avoir droit à cette question ici, frissonna Fergus avec outrance. Les disputes de barrière sont bien suffisantes pour l'instant.
-Et essentielles à régler pour éviter ce genre de conflits plus tard, asséna Jamie sans quitter des yeux les plans qu'ils consultaient. Je ne l'envie pas en effet.
Claire opina du chef et commença la lecture de la deuxième lettre avant de jurer doucement, faisant se retourner Jamie.
-J'ai tellement hâte que le système postal soit au point sur ce continent, mais il faudra encore du temps. John fait référence à une lettre précédente qui est absente de ce paquet. J'imagine que toutes ces lettres ont atteint un port à des dates différentes et que l'une s'est perdue en route.
-Encore quelques années à patienter.
-Dans les Treize Colonies peut être, mais le reste de l'Amérique devra attendre encore des décennies, répondit Claire distraitement en reprenant la lettre que dans sa frustration elle avait laissé tombé sur ses genoux. Étrange, il ne m'a jamais écrit de manière aussi rapprochée. Trois lettres en onze jours ?
Jamie fronça les sourcils tandis que Claire essayait de se rappeler si quelque chose de dramatique s'était passé sur l'île de Jamaïque en 1768. Rien ne lui revenait et malheureusement, si elle avait bien étudiée l'histoire de l’Écosse pour préparer son retour dans le temps, jamais il ne lui était venu à l'idée que celle des colonies britannique puisse lui être nécessaire. Pleine d'appréhensions, elle constata que l'écriture était inhabituellement tremblante et la lettre maculée de pâtés. Elle lut alors en diagonale à la recherche d'une mauvaise nouvelle. Cinq mots attirèrent son regard et elle poussa un cri d'angoisse.
« Si je ne survis pas. »
Jamie bondit, saisit la lettre un instant, puis hésita. Finalement, ses doigts la relâchèrent et il s'excusa du regard auprès de Claire, reconnaissant que la lettre ne lui était pas destinée.
Seulement, elle l'était, aussi Claire s'éclaircit la gorge et lut à voix haute.
« Ma chère amie,
« Comme je le présentait et vous le disais dans ma lettre précédente, la situation au port ne s'est pas améliorée. Ces marins malades ont définitivement contracté une forme virulente de fièvre jaune et celle-ci s'est propagée à toute vitesse dans les quartiers proches du port. La promiscuité de ces marins avec la lie de notre petite société jamaïcaine n'a rien fait pour aider la situation. Sans cette maudite fièvre, la colonisation des Amériques serait bien plus avancée aujourd'hui et voilà qu'elle tue dans la colonie à ma charge. Je me sens si impuissant face à ce coup du sort, d'autant que la fièvre m'a frappé à son tour. Je ne perds toutefois pas l'espoir de m'en relever, mais si je ne survis pas, on prendra soin de vous faire parvenir cette lettre.
« Je ne voulais pas vous inquiéter, aussi ais-je minimisé la gravité de la situation dans ma dernière lettre.Je ne puis vous cacher désormais qu'alors même que je vous écrivais, je percevais les premiers symptômes du mal. Peut-être aurais-je pu les voir plus tôt si je n'avais été trop occupé à tenter de maîtriser la situation. Ma fièvre est tombée hier midi et j'ai retrouvé assez de force pour tenir une plume et travailler un moment. Seulement, depuis quelques heures, la fièvre m'a saisi à nouveau, plus virulente que jamais. Mon médecin m'assure que c'est là chose normale et attendue, de même que mes autres symptômes. Je sais à quel point vous vous complaisez en détails qui horrifieraient un mortel ordinaire, aussi sachez que je vomis aussi régulièrement que possible un liquide aussi noir que l'eau qu'on trouve dit-on en enfer, que je suis pris de nausée dès que j'essaie de me lever et que je tremble tellement que je dois faire des efforts titanesques pour rester lisible. J'ai banni le miroir qui trône dans ma chambre, préférant ne pas admirer le teint jaune que j'affiche et vous me permettrez de rester muet quand à ce qui ce passe quand je vais à la selle.
« Je ne m’inquiéterai pas, me sachant de constitution solide, si je ne savais pas que depuis neuf jours, plus d'un malade sur deux était mort de cette fièvre. Je n'ai pas peur de la mort, même si je répugne à l'idée d'être vaincu par cet ennemi insidieux, et ne suis pas davantage inquiet à l'idée de rencontrer mon créateur. Mes pêchés lui sont connus et je ne peux qu'espérer son indulgence. Mes...
-Cette fièvre jaune, interrompit Jamie d'une voix inquiète. J'en ai entendu parler bien sûr, mais peut-elle lui être mortelle ?
-Comme il le dit lui-même, elle l'est dans dix à cinquante pour cent des cas, plus si le médecin est un incompétent. John est un homme solide et a toutes les chances de survivre. Cependant...
Cependant, Claire connaissait bien cette maladie, ayant eu à traiter quelques cas à Boston de personnes contaminées à l'étranger. Même à son époque, seul le vaccin était réellement efficace et on ne pouvait traiter que les symptômes chez les malades. La lettre était assez précise pour qu'elle puisse se faire une idée du cheminement de la maladie chez leur ami. Au moment où il écrivait, la maladie sévissait depuis neuf jours à Kingston. John avait du être piqué par un moustique contaminé dès les deux premiers jours, puis incubé trois ou quatre jours. La première phase de la maladie avait du durer trois jours, comme la plupart du temps, suivie d'une courte phase de rémission de moins d'une journée. La phase jaune durait habituellement trois jours également et était le stade le plus dangereux de la maladie, celle des hémorragies digestives, le vomito negreto des Espagnols, sans oublier les symptômes dont lord John ne parlait pas, par pudeur ou orgueil, comme l'incapacité d'uriner, les saignements des gencives et des yeux,... Quand à la fièvre, elle n'avait pas l'air d'atteindre chez le gouverneur le stade du délire, mais une fébrilité inhabituelle se distinguait dans son discours. L'idiotie d'un médecin pensant que la saignée est le meilleur remède contre cette fièvre pouvait aggraver son état. Surtout, l'insuffisance hépatite ou rénale pouvait le tuer. Elle le faisait dans cinquante pour cent des cas des malades atteignant ce dernier stade de la maladie. Cette dernière phase durait trois à huit jours en général. La lettre datait d'un mois plus tôt.
À l'heure qu'il était, John Grey était peut être déjà mort. Ils échangèrent un regard angoissé et Claire reprit sa lecture d'une voix nouée.
« Mes seuls regrets seront de ne pas avoir revu mon fils William et Jamie. Je sais le premier entre de bonnes mains, grâce à Dieu. Je l'ai éloigné à temps et envoyé loin d'île et de tout risque de contamination. Mon frère Hal pourvoira à son avenir.
Le visage de Jamie se figea et Claire lui saisit la main avec compassion. John avait visiblement voulu le rassurer avec ces quelques mots, mais la fièvre avait altéré son jugement. Rappeler à Jamie qu'il ne pourrait jamais s'occuper de son fils était cruel, même si le but était louable. Le souvenir de Brianna s'imposa à son esprit. Encore un enfant qu'il ne connaîtrait jamais. Claire était également touchée par la discrétion de cette mention de William. Si elle n'avait pas su qu'il était le fils de Jamie, jamais elle n'aurait réalisé la portée de ces quelques phrases. Jusqu'au bout, John avait tenté d'épargner ses sentiments et de préserver leur couple. Il lui devenait difficile de retenir ses larmes. Il lui fallait achever cette lecture au plus vite.
« Quand à Jamie, je dois vous demander de lui transmettre toute mon affection. Je voudrais qu'il sache à quel point son amitié aura compté pour moi et à quel point la mienne fut sincère et ardente. S'il y eut parfois des désaccords et des malentendus entre nous, je les regrette infiniment et j'espère que le souvenir qu'il aura de moi n'en sera pas entaché. J'ai désiré, et désire encore que disparaissent tous ces non-dits et ces obstacles entre nous. Il doit savoir que jamais je ne lui aurais demandé ce qu'il était incapable de me donner. L'intimité que je souhaitais entre nous était toute autre. Je regrette seulement de ne pas lui avoir dit tout ce que j'aurais voulu lui dire et lui faire comprendre la profondeur et la sincérité de cette affection. Elle n'a jamais faibli et le réconfort de notre amitié me soutiendra jusqu'au bout. Je reste et resterai, encore son dévoué ami et le vôtre Claire.
« J'ai conscience de ce que je vous demande en réclamant que ces mots parviennent à Jamie. J'aurais aimé avoir le courage et le temps de les lui dire moi même à notre dernière rencontre. L'idée de les emporter avec moi m'est hélas odieuse. J'ose encore espérer brûler cette lettre et oublier que j'ai jamais posé ces mots sur le papier. Si je meurt, mon intendant à ordre de vous l'envoyer. Dans ce cas, j'espère que vous me pardonnerez tous deux ma franchise, un jour.
« John Grey. »
Les derniers mots de la lettre résonnèrent dans le silence absolu de la pièce et Claire réalisa soudain qu'ils étaient seuls désormais. Ian, Fergus et Marsali s'étaient éclipsés sans qu'ils s'en aperçoivent, les laissant seuls à leur chagrin. Jamie avait la tête baissée et fixait ses mains, si crispées sur ses genoux qu'elles en étaient livides. Claire le laissa à sa douleur et cessa de lutter contre la sienne. Elle sanglota silencieusement tout en pliant et dépliant machinalement la lettre.
-Ce qu'il a écrit, finit par dire Jamie avant de s'interrompre pour chercher ses mots, ce qu'il dit ressentir...
Claire posa sa main sur une des siennes. Elle était glacée.
-Je sais. Je l'ai su dès que j'ai vu comment il te regardait.
Son regard trahi son étonnement et surprit Claire. Elle s'était sincèrement attendue à ce que son époux, si perspicace, réalise qu'elle était informée.
-Vous êtes pourtant devenus amis. Ne devrait-tu pas le détester ? Le haïr ?
-Pourquoi ? Nous tenons tous deux à toi, c'est quelque chose que nous avons en commun et qui nous a rapproché.
-Je ne comprend pas. Tu haïssait Randall.
Claire fronça les sourcils.
-Ne compare pas ce qui n'est pas comparable. Nieras-tu la bonté de lord John ?
-Un sodomite est un sodomite.
-Et alors ?, s'irrita Claire. Les deux termes sont-ils incompatibles ? En ce qui me concerne, l’Église, le pape et les sois-disant bonnes mœurs peuvent aller se faire voir. Aimer son propre sexe ne fait pas d'un homme un monstre, pas quand il a la droiture et l'honneur de John.
En général, elle comprenait l'aversion de Jamie pour l'homosexualité. Il était à bien des égards un homme en avance sur son temps mais le conservatisme du XVIIIe siècle lui était aussi naturel que l'air qu'il respirait. En temps normal, il aurait été trop bon catholique pour vraiment accepter et comprendre cette ''perversion'', mais il aimait trop l'idée de liberté pour ne pas détourner un œil tolérant. Seulement, Randall avait posé ses mains sur lui et l'avait souillé jusqu'au plus profond de l'âme. Claire aussi avait regardé avec méfiance les homosexuels qu'elle avait rencontré depuis. Il suffisait qu'on lui dise que quelqu'un était un capitaine dans l'armée britannique pour qu'elle ait un à priori négatif à son sujet. Pendant des mois après son retour au XXème siècle, elle avait ressenti le besoin de se laver si Frank la touchait. Tout cela, c'était Black Jack.
Soudain, Claire réalisa que si John avait pu être l'ami de Jamie, cette amitié n'avait jamais été dépourvue de méfiance de la part de Jamie. Randall avait perverti cela, comme tout le reste. Et il était peut être mort en ignorant d'où venait la réticence que mettait Jamie à accepter son amitié. Il l'avait aimé, sachant le dégoût que ressentait Jamie vis à vis de ce qu'il était, mais sans réaliser qu'il y avait là une blessure réelle que le temps et l'amitié aurait peut être guérie.
Jamie se releva en lâchant une bordée de jurons en gaélique. Plaçant ses deux mains sur le linteau de la cheminée, il se mit à fixer le feu en silence. Peu à peu, son visage retrouva une contenance.
-J'ai ruiné notre amitié et il est mort en pensant que je le méprisais. Jusqu'au bout j'ai douté, pensant que son amitié n'était qu'un leurre qu'il me tendait pour obtenir de moi ce qu'il voulait. J'ai eu tort, tellement tort.
Claire hocha lentement la tête. Elle était d'accord avec Jamie, mais partageait ses torts. Même après cette dizaine de lettres échangées et l'amitié qui avait commencé à fleurir entre eux, il y avait toujours eu des doutes pour remuer dans ses entrailles. Jamais elle n'aurait cru cet amour si désintéressé et lord John si prêt à s'effacer face aux souhaits de Jamie. Cette erreur s’apparentait à un crime maintenant qu'elle pouvait lire la détresse de lord John à l'idée que sa sincérité soit ignorée. Il n'y avait rien qu'ils pouvaient dire ou faire pour corriger leur erreur. À court de mot, Claire tendit de nouveau la main vers Jamie, sans trop savoir si elle voulait le soutenir ou espérait qu'il la réconforte. Jamie passa près d'elle sans la voir et sortit de la cabine. Par la fenêtre, elle le vit s'asseoir sur le perron et regarder l'horizon. Elle laissa retomber le rideau en étouffant un soupir et rangea les dernières lettres de John avec les autres. Il lui faudrait du temps avant d'être capable de les relire et de sourire en pensant à lui.

Les uns après les autres, Fergus, Marsali et Ian rentrèrent et aidèrent Claire à débarrasser. Tandis qu'elles finissaient d'essuyer la vaisselle, Marsali tourna vers Claire un regard curieux.
-Fergus m'a un peu parlé de ce lord John. Il a été le geôlier de Jamie, non ? J'ignorais qu'ils avaient été si amis. Pourquoi est-ce à vous qu'il écrivait alors ?
Les deux jeunes hommes qui ravivaient le feu en discutant à voix basse se turent, tout aussi curieux.
-Des malentendus et des vieux spectres les ont séparés. Tous deux voulaient y remédier sans savoir comment s'y prendre je le crains.
Et maintenant, John rejoignait la longue cohorte des fantômes qui les suivaient. Claire se retrouvait désemparée, sûre qu'elle aurait dû faire quelque chose. À tout le moins, elle aurait du assurer lord John qu'elle comprenait ses sentiments et l'appréciait malgré tout. Un homme comme lui n'avait pas du souvent rencontrer ce genre d'acceptation. Elle aurait pu lu offrir au moins ça.
Les jeunes gens se retirèrent en silence. Claire se coucha, seule dans un lit sinistre et froid. Le sommeil ne vint pas et elle finit par se relever et sortit, emmitouflée dans sa couverture pour aller s'asseoir à côté de Jamie. Il accepta le plaid qu'elle avait récupéré pour lui au passage et se bougea un peu pour lui faire de la place. Assis l'un contre l'autre, insouciants du froid qui s'insinuait jusque dans leurs os, ils attendirent silencieusement l'aurore.

JAMIE

La décision s'imposa à lui comme une évidence durant cette longue nuit sans sommeil. Il ne pouvait réparer la terrible injustice qu'il avait commise vis à vis de John, cette méfiance que rien n'avait pu effacer. Il se sentait coupable, à raison, et le penserait longtemps encore. Il y avait cependant une chose qu'il pouvait encore faire pour lui. Une fois la décision mûrie pendant la nuit, il en fit part à Claire lors du petit déjeuner.
-Je dois aller à Kingston.
-Bien sûr, approuva Claire sans lui laisser le temps de développer son argument. Quand partons nous ?
Dieu, qu'il aimait cette femme. Il y avait des moments où il ne croyait toujours pas au miracle qui la lui avait rendu.
-D'ici deux à quatre jours je pense, le temps de planifier avec Fergus et Ian la suite des travaux ici.
-Je suis sûr que nous pouvons tout organiser très vite milord, intervint Fergus. Nous avons déjà bien planifié les travaux des prochains mois. Tant que vous faites bien comprendre aux tenanciers qui commande en votre absence et que nous mettons tout cela par écrit, tout devrait bien se passer.
-Faites nous confiance mon oncle, approuva le jeune Ian. Quand vous reviendrez, les travaux de la grande maison seront bien avancés et tous les tenanciers correctement logés et nourris.
Jamie échangea avec Claire un sourire de fierté en voyant les deux jeunes hommes si assurés. Ils avaient raison, ils l'avaient tellement bien épaulés depuis leur arrivée qu'ils avaient assurément les épaules assez solides pour tout gérer en son absence.
-Vous avez conscience que l'on parle d'une absence de deux, trois mois au mieux ?, demanda-t-il néanmoins en fronçant les sourcils.
Ses garçons hochèrent positivement la tête. L'affaire était entendue.
À partir de là, les préparatifs se firent à toute vitesse. Les tenanciers, presque tous des anciens de la prison d'Ardsmuir, acceptèrent sans faire de problèmes. Jamie confia les finances de la famille aux jeunes gens, ne gardant que le nécessaire pour l'aller retour vers la Jamaïque et de quoi parer aux imprévus. Par précaution, il refit son testament et mit par écrit qu'il confiait l'administration de Fraser's Ridge à son fils Fergus en son absence. Il fut également convenu que Ian et Fergus enverraient des lettres à l'auberge de Charleston où ils comptaient loger à l'aller et au retour, pour faire savoir s'ils devaient ramener ou commander là bas quoi que ce soit lors du retour. Tous ces préparatifs permirent à l'esprit de Jamie de se fixer sur autre chose que le triste but du voyage.
Pendant ce temps, Claire préparait sa trousse de médecin, prête à lutter de toutes ses forces contre l'épidémie de fièvre jaune si elle durait encore. En vain, elle essayait de cacher son inquiétude mais Jamie l'avait percée à jour. Elle était frustrée de savoir qu'elle ne pourrait soigner que les symptômes sans enrayer la progression de l'épidémie. Surtout, elle craignait qu'ils ne tombent malade à leur tour en l'absence d'un ''vaccin''.
Enfin, après deux jours d'agitation frénétique, ils purent se mettre en route. Jamie accueillit avec soulagement la fin de cette interminable attente. Si les circonstances avaient été différentes, il aurait même pu apprécier reprendre la route. Dans les faits, lui et Claire pressaient tour à tour le pas et le voyage se révéla éprouvant. Pas physiquement, même si la route jusqu'à Charleston était longue et pas toujours bien aménagée, mais mentalement. Ils luttaient contre la douleur d'avoir perdu un ami cher, mais néanmoins mal aimé. Même si Jamie sentait bien qu'ils devaient se tirer de cet état d'esprit, il n'y parvenait pas. Il ressassait, encore et encore, se posant des questions auxquelles il savait qu'il n'aurait pas de réponses.
Des fois, il se demandait même s'il les voulait vraiment.
Ils piétinèrent à Charleston, jusqu'à trouver un navire marchand allant à Haïti et près à rapprocher de leur destination des amis du gouverneur. L'épidémie durait toujours en Jamaïque et chaque capitaine dans le port en était informé et refusait de s'approcher trop de l'île sauf nécessité absolue. Au moins la frustration offrit-elle un dérivé temporaire à ces pensées qui tournaient en boucle.
Une fois à bord du vaisseau, ce fut pire. Jamie n'avait rien d'autre sur quoi se concentrer, même pas son mal de mer, envolé avec l'acupuncture. Claire rongeait son frein en houspillant le médecin du navire marchand pour le convaincre d'abandonner ses méthodes arriérées. L'équipage lui jetait des regards noirs, lui demandant de maîtriser sa femme. Il la laissa faire, bien sûr, ravi qu'elle ait quelque chose contre quoi canaliser son énergie. Lui-même passait son temps à tourner en rond sur le pont ou dans leur étroite cabine, ne se posant que pour relire les lettres de John. Claire lui avait remit d'autorité l'épaisse liasse juste avant leur départ de Fraser's Ridge. Il lui avait fallu du temps pour trouver le courage de l'ouvrir mais il les connaissait par cœur à présent. Il ne cessait pas pour autant de les parcourir.
En le faisant, il avait fini par réaliser qu'il n'avait pu devenir l'ami de lord John qu'en se convainquant que ce que l'homme ressentait à son égard n'était qu'une infatuation malsaine et passagère dont il s'était guéri. Chaque lettre affirmait le contraire, comme à son insu. L'anglais le savait, n'avait rien fait pour dissiper cette fausse idée et Jamie aurait du être furieux d'avoir été ainsi trompé. S'il l'avait su, leur amitié en aurait été irrémédiablement entachée. Le soupçon l'aurait envahi à chacune de leurs interactions, comme au début de leurs relations. Avec le temps, cette amitié, même fausse, était devenue chère à Jamie et il aurait regretté de la perdre, mais en lui cachant la vérité, John avait abusé de sa confiance. C'était quelque chose que Randall aurait fait, pas l'homme honorable que Jamie le croyait être. Rentrer dans sa tête, lui donner l'illusoire impression qu'il était en contrôle de la situation et qu'il voulait ce qui lui arrivait avant de le détruire et de prendre ce qu'il ne voulait pas donner, tout cela, c'était Randall.
Jamie ressassait cette idée en boucle et sentait à chaque fois la colère monter en lui avant de retomber tout aussi brutalement. Il était injuste et son dégoût parlait pour lui. L'homme qu'il avait connu et qui se dévoilait presque malgré lui dans ses lettres à Claire était différent. Pourtant, ses mots couchés par écrit lui semblaient tour à tour touchants et méprisables. Touchants s'ils étaient bien sincères, mais méprisables malgré tout car cette affection particulière qu'on lui adressait n'était ni voulue ni souhaitable. Par moments, Jamie sentait même monter en lui une bouffée de haine et s'il avait eu John sous la main dans ces moments, il aurait été capable de battre le bougre jusqu'au sang. Au minimum, il l'aurait agonisé de reproches. Ne savait-il pas que ce qu'il désirait était infâme, réprouvé par Dieu et les hommes ? L'imposer à autrui...
Vraiment, avec sa confession, lord John il avait sali jusqu'au souvenir de leur amitié.
L'entrée de Claire dans la cabine le détourna enfin de ses pensées. Son épouse vit les lettres étendues sur le lit et ses genoux, secoua sa cape mouillée, l’accrocha au mur et vint s'asseoir à ses côtés.
-Le capitaine me prit de rester en bas pour ne pas gêner les manœuvres. Nous sommes en vue de la côte et devrions accoster dans deux heures d'après son estimation.
Jamie hocha distraitement la tête. Ils restèrent assis l'un à côté de l'autre, écoutant en silence les bruits du bateau et de l'équipage qui s'affairait au-dessus d'eux.
-Ne le savait-il pas ?, finit par demander Jamie, abordant le sujet qui le tourmentait depuis des semaines.
-Quoi donc ?
-Que ce qu'il faisait était une abomination. Je sais bien qu'il était protestant mais leurs pasteurs connaissent aussi bien que nos curés que c'est contraire à la loi divine. Il ne pouvait feindre l'ignorance.
-J'ai grandi dans la religion catholique moi aussi, soupira Claire, j'ai entendu les même sons de cloche, y compris dans la bouche de pasteurs et même de rabbins. Quand j'ai quitté l'année 1967 pour te rejoindre, l'homosexualité était toujours placée dans la liste des maladies mentales.
-Tu veux dire qu'il était fou ?
-C'est ce qu'on m'a enseigné, que c'est une forme de folie, tout comme la schizophrénie, je ne sais trop comment vous l'appelez aujourd'hui. Ce n'est pas tranché en fait, il y a un mouvement dans le milieu médical qui demande à ce que l'homosexualité soit enlevée de la liste. Certains disent que c'est quelque chose d’innée qu'on ne peut ni empêcher ni soigner. C'était un vrai débat quand je suis partie, mais je ne l'ai pas suivi attentivement.
-Il n'aurait pas eu le choix ?
-Si cette théorie se vérifie un jour, non. Il n'aurait pas plus pu être attiré par les femmes que moi. Je n'ai pas choisi d'être attirée par toi. Pourquoi en irait-il autrement pour lui ?
Jamie se sentait dépassé par la question et toute cette conversation lui laissait comme un goût étrange en bouche. Il sentait qu'il allait devoir la ruminer longuement pour se faire un avis sur le sujet et se contenta de grogner pour mettre fin à la conversation et commença à réunir leurs affaires dans l'unique sac qu'ils avaient pris avec eux. Claire sourit aussitôt avant de se mettre à l'aider ; elle lui avait dit bien des fois combien ce son lui avait manqué. Quand ils eurent tout rassemblé, ils n'eurent plus qu'à attendre qu'on veuille bien leur signifier qu'il était temps de rejoindre la terre ferme, en espérant que les autorités portuaires n'aient pas mis en place un blocus. Jamie remercia pour la centième fois le ciel et lord John d'avoir envoyé William ailleurs à temps.
Poser pied à terre fut un soulagement, l'assurance qu'ils allaient enfin pouvoir agir au lieu de ressasser leurs sombres idées. La chaloupe du navire se rangea le long du quai, juste assez longtemps pour que Claire et Jamie mettent le pied sur le ponton de bois. Le marin jetait des regards inquiets de tous côtés, comme s'il s'attendait à ce que des malades surgissent de sous les planches. Claire avait eu beau garantir qu'à moins de se faire piquer, les marins n'étaient pas en danger, elle n'avait pas été écoutée. Pourtant, si les rats transmettaient la peste, Jamie n'était pas étonné que les moustiques puissent faire de même avec d'autres maladies. Le navire marchand commençait déjà à manœuvrer pour s'éloigner et se ranger à une distance plus que raisonnable du port, mais suffisamment proche pour mener ses affaires à terme.
Jamie plaça son sac sur son épaule et grimaça en regardant autour d'eux. Le port, grouillant d'activité lors de leur séjour précédent était presque désert.
-Ils craignent la contagion, soupira Claire, et espèrent que rester chez eux les en préservera.
-Ça marche ?
-S'ils ont de la chance et de bonnes moustiquaires à chaque fenêtre et autour des lits, autant dire que seule la chance peut les aider. Je te l'ai dit, seuls les symptômes sont gérables. Par quoi commençons nous ?
L'envie la démangeait visiblement de chercher un dispensaire ou un autre endroit où l'on aurait besoin de son aide, mais Jamie ne lâcha pas des yeux la demeure de pierre dressée au-dessus du port et de ses miasmes. Claire suivit son regard, hocha la tête avec un regard sombre et fit le premier pas. Sans la foule d'habitants, de marchands et d'esclaves à traverser, il ne leur fallut pas longtemps pour atteindre la demeure du gouverneur et se présenter comme des amis de lord John. Le serviteur à l'entrée, un homme renfrogné qui suait à grosses gouttes dans sa livrée, les jaugea de haut en bas et leur fit signe de le suivre. Il les confia après un court échange murmuré à un serviteur de grande supérieur mais de composition tout aussi maussade qui les escorta en silence à l'intérieur de la demeure. Il avançait rapidement, visiblement pressé de se débarrasser d'eux et de retourner à ses occupations habituelles. À moins que ce ne soit la peur de la contagion. Il y avait peu de serviteurs dans les couloirs, loin de ce que l'on pouvait attendre d'une demeure de gouverneur, et les rares hommes et femmes qui circulaient arboraient tous le même air méfiant. Leur guide aux allures de cerbère finit par s'arrêter assez brutalement devant la porte du bureau où lord John les avait reçu presque un an plus tôt.
-Je vais voir si le gouverneur peut vous recevoir, déclara-t-il avant d'entrer et de refermer la porte derrière lui.
Claire et Jamie échangèrent une grimace, offusqués tant par l'amabilité de l'homme que par la vitesse à laquelle John Grey avait été remplacé. Jamie était peut-être loin d'être en paix avec le souvenir de ce dernier, mais qu'il ait suffit de quelques semaines pour que son remplaçant ait fait place nette et pris ses aises était exaspérant, surtout pour un remplacement temporaire. Il était bien trop tôt pour que l'Angleterre ait déjà été informée et envoie son successeur prendre son poste. La colère froide qui couvait en lui depuis des semaines, jusque là dirigée contre lui même et John se réveilla, ravie de se trouver une cible extérieure. Quand le serviteur ressorti, au bout de quelques instants à peine et s'effaça pour les laisser entrer, Jamie pénétra dans le bureau, prêt à exiger et tempêter.
Le sourire étonné, ravi, mais fatigué de lord John, assis et au travail derrière son bureau, l’arrêta net dans son élan.

Ils se fixèrent tous les trois un long moment en silence, trop interloqués pour trouver leurs mots. Jamie sentait ses jambes faiblir et il referma la porte derrière Claire pour s'y appuyer et retrouver son souffle et un semblant de raison. Finalement, John secoua la tête avec incrédulité.
-Quand Francis vous a annoncé... Je ne parvenais pas à y croire. Que faites-vous donc ici ? Je vous ai pourtant écrit que l'épidémie persistait !
-Vous nous avez surtout écrit que vous étiez mort. Vous vous portez plutôt bien pour un cadavre.
Dire qu'il se portait bien était une belle exagération néanmoins. Jamais Jamie n'avait vu son ami si pâle et amaigri. Sa main trembla quand il reposa la plume qu'il tenait à la main dans son encrier. Réalisant ce que disait Jamie, il réussit à pâlir encore et porta sa main à sa bouche pour essayer de cacher une grimace horrifiée.
-Vous ne pouvez vouloir dire... Quelle lettre de moi avez vous reçu exactement ?
De sa veste, Jamie tira la liasse de lettre et en sortit la fautive. Lord John la parcourut rapidement. Très vite, la honte et la mortification se lurent sur son visage.
-J'avais ordonné que cette lettre disparaisse et je vous en ai écrite une autre à la place qu'on aurait du vous envoyer mais tout part à vau-l'eau ici depuis quelques temps. De nombreux membres du personnel sont morts ou tombés malades.
-Et un incapable se sera trompé dans vos consignes.
-Oui, grimaça John. Je ne peux qu'espérer que vous êtes seuls à avoir reçu la mauvaise nouvelle ou je vais voir incessamment débarquer la moitié de ma famille pour exiger le rapatriement de mon corps et hurler sur celui-ci que je suis un bel imbécile.
-Ce serait compréhensible. C'est à peut près la raison pour laquelle nous sommes là après tout, sourit Claire.
Il en resta bouche bée ce qui réveilla l'agacement de Jamie, ce qui était une diversion bienvenue car, maintenant que la stupéfaction de voir John en vie s'était dissipée, il se trouvait gêné d'être dans la même pièce que lui.
-Pensiez-vous vraiment que nous allions laisser des étrangers expédier vos affaires et s'occuper du renvoi de vos biens en Angleterre ?
-Je dois avouer que je n'en attendait pas tant de notre amitié, mais je vous en remercie du fond du cœur.
Le sourire attendri qu'il adressa à Jamie et à Jamie seulement l'aurait fait reculer avec précipitation s'il n'était déjà pas fermement plaqué contre la porte. Il ne savait pas comment il avait pu se convaincre que lord John avait cessé de lui adresser ce genre de regards. Sa réaction épidermique ne passa pas inaperçue et l'anglais détourna honteusement le regard. Jamie fit de même et laissa son regard errer dans la pièce. Il remarqua alors les volets fermés, les bouteilles de médicaments posées sur une console et les couvertures roulées en boule sur le canapé et le fauteuil derrière celui où était assis lord John. Celui-ci ne s'était pas levé une seule fois de la conversation et frissonnait désormais alors que l'atmosphère de la pièce était étouffante. Claire, qui était jusque là surtout restée en retrait, fronça les sourcils et s'avança pour contourner le bureau, lui indiquant d'un geste impératif de la suivre. Devinant son intention, il commença à défaire leur sac pour en tirer sa trousse de docteur.
-Je suis ravie de voir que ce malentendu est dissipé et que vous êtes bien vivant. Maintenant, enlevez votre chemise.
John manqua de s'étouffer et resta bouche bée, la fixant d'un air mi-incrédule, mi-offusqué.
-Je vous demande pardon ?
Claire leva les yeux au ciel et s'empara de sa trousse.
-Il n'y a rien sous votre veste que je n'ai vu chez des dizaines d'autres patients. Maintenant que je suis là, autant m'assurer de votre état de santé.
-Je vous assure madame...
-N'essayez même pas de me faire croire que vous êtes entièrement remis lord John, je dois déjà subir ce genre de comportement de la part de Jamie chaque fois qu'il se blesse, je ne suis pas prête à vous laisser l'imiter. Enlevez votre chemise.
D'un regard, John implora l'aide de Jamie. Amusé, celui-ci haussa les épaules. Claire était docteur avant toute autre chose dans ce genre de situation et ne se laisserait pas convaincre de laisser le gouverneur tranquille. Jamie n'avait aucune intention d'essayer et était lui-même plus qu'inquiet en regardant la figure pâle de lord John. Finalement, sans plus protester, mais avec réticence, ce dernier obéit. Une fois torse nu, il ne put plus cacher à quel point la maladie l'avait amaigri. Il avait survécu, mais il s'en était fallu de peu. Le visage de Claire se voila un peu plus tandis qu'elle plaçait tour à tour sa main sur son front et son oreille contre sa poitrine, lui ordonnant de respirer plus ou moins fort et plus ou moins vite.
-Alors, finit par demander Jamie quand elle se fut redressée.
-Je ne suis pas sûre. Il me faudrait un stéthoscope.
-Observer le cœur ?, traduisit John en fronçant les sourcils. Qu'est-ce à dire ? N'est-ce pas ce que vous venez de faire ?
-J'aurais du me douter que vous parliez le grec aussi bien que Jamie, sourit Claire en se redressant. Bien, je vais essayer de trouver de quoi en confectionner un correct. Cela vous laissera le temps de discuter classique, ou autre chose.
Elle disait souvent que Jamie avait parfois une mine si impassible qu'elle était incapable de déchiffrer ses sentiments, mais à cet instant, c'est lui qui aurait été incapable d’interpréter le regard qu'elle lui jeta. Était-ce un avertissement, une menace ? Toujours est-il qu'après ce regard appuyé, elle ferma ostensiblement la porte derrière elle et les laissa seuls.
La porte se rouvrit une seconde plus tard.
-J'oubliais, Jamie, force le à s'éloigner de ce maudit bureau avant qu'il ne lui vienne à l'esprit de se remettre au travail et de se tuer un peu plus à la tâche. Je veux le voir allongé à mon retour.
Elle disparut à nouveau, refusant d'écouter les protestations de lord John.

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