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[Fic] Vaut le détour, Arsène Lupin, Arsène et Isidore [de Ric-Rac, pour Muse Clio]

Titre : Vaut le détour
Auteur : Ric-rac (Participant 19)
Pour : Muse Clio (Participant 7)
Fandom : Arsène Lupin
Persos/Couple : Arsène Lupin, Isidore
Rating : T

Disclaimer : Ah, les joies des fandoms tombés dans le domaine public… Merci tout de même, Maurice !
Prompt : Arsène Lupin + Lupin et Isidore + une fic sur une possible réunion entre les deux personnages, plusieurs mois ou années après les événements de L'Aiguille Creuse. Malgré la triste fin du roman pour Arsène, je veux une réunion heureuse. Ton léger et humoristique bienvenue ! Références aux événements de l'Aiguille Creuse si possible. Je veux qu'il y ait un respect et un attachement profond entre ces deux personnages qui, contre toute-attente, se sont rapprochés même s'ils étaient dans deux camps différents au début du roman.

- Possibilité d'inclure Ganimard et/ou Sholmès, le Gen me convient tout à fait mais je peux accepter une fic avec une petite intrigue, une aventure. Il est également possible de montrer Lupin se faisant mentor d'Isidore (si Isidore continue à être intéressé par les enquêtes de la police, Lupin peut lui apprendre à mieux se déguiser par exemple)
Notes : Bon, j’ai adoré ton prompt ; j’ai voulu essayer de rendre justice à la relation que tu dessines entre les personnages, mais entre la théorie et la pratique, hélas… Bonne lecture tout de même !



Enfoncée dans l’ombre des cyprès centenaires, que le soleil élargissait déjà en ce milieu d’après-midi de la fin du mois de juillet, la promenade des Alyscamps ne désemplissait pas. Arlésiennes aux belles voilettes et aux soies colorées, enfants aux dentelles et canotiers piqués d’herbes jaunies de tachés de terre, paysannes aux jupons rayés, gitans avec leurs larges ceintures en cuir et leurs chemises cramoisies, touristes de sortie et chiens bâtards flânaient le long de l’allée qui conduisait du canal d’irrigation à l’église Saint-Honorat. Dans une joie de calendes et la cohue des intentions spontanées, les bousculades étaient nombreuses. Le vieil homme qui déboula d’entre les fourrés et vint s’écorcher le genou contre l’angle pierreux de l’un des coffres servant de bancs dans cette nécropole charmante ne retint pas les regards ; pas davantage le pied-tendre lancé à sa poursuite.

Une paire d’yeux seulement s’arracha à son examen de la chapelle Saint-Accurse pour suivre les coureurs. Ils appartenaient, ces yeux, à un jeune homme que son chapeau noir et ses bottes à talons hauts ne suffisaient guère à déguiser en Camarguais. S’ennuyait-il, ce garçon en goguette, pour repérer tout de suite ce qui échappait à la foule ? Pour s’écarter à pas vifs du chemin durci par des décennies de semelles et la pioche ardente des moines et aller s’appuyer contre un tronc d’if, feignant de chercher quelque allumette au fond de sa sacoche légère, afin de mieux voir ? Ou aurait eu tort de le croire.

Isidore Beautrelet, bachelier fraîchement émoulu mais point encore étudiant en philosophie à la faculté de la Sorbonne, traquait l’aventure avec méthode et perdait pas son temps à l’attendre. Simplement, cette orientation de sa nature curieuse, jointe au souvenir encore brûlant d’un grand aventurier qu’il avait regardé œuvrer naguère, le rendait tout spécialement attentif aux moindres vibrations du bizarre et autres invitations du mystère, si banal qu’il se prétendit d’abord.

Au terme d’un jeu de slalom qui mit en fuite une chatte rouane confortablement étendue sous un mûrier adolescent, le vieux sprinter s’arrêta devant un parallélépipède gris, à première vue semblable en tous points aux dizaines d’autres tombes qui jonchaient le parc. Il jeta plusieurs coups d’œil, furtifs mais distraits, aux alentours, puis il s’agenouilla et plongea la main dans l’interstice laissé libre d’accès par le coin brisé du couvercle en grès. Il se contorsionnait pour mieux farfouiller, bras droit avalé jusqu’au coude par la gueule noire du sarcophage, épaule en extension, quand tout à coup il retira vivement sa main et se mit à hurler en secouant sa paume. Avait-il été piqué par le locataire indélicat de cet abri humide, scorpion ou tarente mécontent de l’intrusion ? Isidore s’approchait déjà de l’infortuné pour proposer son aide lorsqu’il fut brutalement écarté. Pas par le pauvre bougre, mais par la jeune crapule qui avait rattrapé sa proie et, l’immobilisant d’un biceps solide plaqué contre le torse du vieil homme, lui ferma la mâchoire de sa main encore libre. Le vieillard riposta en martelant son adversaire de ses poings serrés par l’arthrose. La lutte s’avérait plus équitable qu’on n’eût pu le supposer et, le pugilat s’éternisant, Isidore se résigna à les séparer. Il avait déjà récolté quelques coups de genou dans les cuisses et une morsure à l’index pour sa peine, quand un autre passant enfin se décida à intervenir :

« Tout va bien, Messieurs ? »

La question, parfaitement intelligible au-dessus des grognements malgré un fort accent espagnol, surprit Isidore, qui se déprit de l’échauffourée. Déstabilisés par son retrait, ses cobelligérants s’immobilisèrent à leur tour. Privé de soutien, le plus âgé perdit l’équilibre et manqua piquer du nez. Il fut retenue à la dernière seconde par les excellents réflexes que nouveau venu, qui l’attrapa par le coude et le releva gentiment.

« Excusez mon père, il est un peu… déséquilibré. Il devait rentrer de sa promenade en même temps que les autres pensionnaires, mais il n’a pas pu se retenir de revenir ici… Il finirait par se blesser, à fouiller la pierre à mains nues… Et devant la bonne société, du reste ! »

Délivré de l’urgence, Isidore examina enfin le jeune homme qui venait de jeter une lumière nouvelle sur la situation. Pieds écartés, taille épaisse, faible pilosité faciale et sourcils pointus qui soulignaient un front très noble : il présentait en effet de nombreux points communs avec l’aïeul. Qui, pour sa part, le dévisageait toujours avec une expression de froid ressentiment, jusqu’à vitupérer :

« Tais-toi ! Ils vont me voler, comme les autres ! Il ne me reste que le trésor, si en plus ils veulent me le prendre ! »

Son fils rougit, secoua la tête avec défiance et marmonna :

« Tu as moi, aussi. »

Puis il parut se ressaisir et s’adressa à Isidore, en qui il devait reconnaître un camarade d’âge et de charité :

« M’aideriez-vous à l’escorter sur le chemin du retour ? »

Et, se tournant vers l’Espagnol :

« Merci pour votre intervention, Monsieur. »

L’interpelé esquissa un haussement d’épaules en autodépréciation – et ils se mirent en marche en le laissant derrière eux.

Le fils tenait fermement le poignet de son père et il marchait presque en crabe, le cou tordu pour regarder Isidore qui se tenait de l’autre côté du vieil homme. Dès qu’ils eurent fait quelques pas et tandis que le vieux se remettait à glisser dans sa barbe, il chuchota :

« Vous savez qui c’était ?

‒ Non ? assura Isidore.

‒ C’était Pepete ! répondit le garçon, comme si ce nom possédait une signification particulière et susceptible de répondre à toutes les interrogations d’Isidore.

‒ Pardon ? rétorqua ce dernier, toujours perdu.

‒ Pepete ! Le grand matador ! Je l’ai déjà vu deux fois dans les arènes, il est d’une agilité incroyable. Mais je suppose que si vous êtes du Nord… »

Et sans laisser à Isidore le loisir de confirmer cette hypothèse :

« Moi je suis d’ici. Je m’appelle Frédéric Vago (mon père c’est Joseph). Je suis né à Fourchon et j’y travaille comme maréchal-ferrant. J’ai repris l’échoppe de mon père… »

Il disserta sans plus s’interrompre, ni permettre à Isidore d’intervenir, pendant la demi-heure qu’il leur fallut pour rejoindre l’enceinte fraîche et subtilement morbide de l’hôtel-Dieu.

Isidore se promena un peu dans le quartier des Arènes, prit quelques notes sur les derniers événements en s’adossant aux ruines du théâtre, car il en aurait besoin tantôt s’il s’avérait qu’il tenait avec ce fait divers la matière d’un article, et apaisa sa faim naissante de quelques escargots de mer à l’ail, le temps que le soleil se couchât. Quand enfin le quartier blanc de la lune ressortit nettement sur le vernis sombre du ciel (il était alors plus de dix heures du soir), il se dirigea de nouveau vers les Alyscamps. La nuit voyait converger vers le faubourg une foule interlope, misérable souvent et féroce parfois, mais il espérait que les rondes du gardien, dont il avait repéré la lampe et la cahute à l’entrée du parc, éloignerait les business les plus compromettants – sans trop perturber ses propres investigations.

Une fois sur place, il commença d’ailleurs par rôder autour de la guitoune et fut tout à fait rassuré sur ce point : par la vitre ouverte et éclairée, il apercevait l’agent municipal en train de jouer au rami avec un compère entre deux âges à la superbe tignasse grise. La voie était libre pour un moment. Isidore s’avança dans l’allée déserte en longeant les troncs massifs des arbres au noir intense. Au-dessus de sa tête, le vent secouait la mer des feuillages et cachait alternativement la lumière de la lune ou le scintillement des étoiles. Une chouette hulula ; un chien lui répondit.

Il retrouva facilement le sarcophage que Joseph Vago avait voulu fouiller : c’était le troisième après le monument des consuls, que sa hauteur imposante distinguait de tous les autres. Répétant les gestes du vieil homme, Isidore s’accroupit et craqua une première allumette. Progressant en canard, il fit le tour de la tombe pour en inspecter l’extérieur. Dans le coin supérieur gauche, du côté tourné vers l’église, on distinguait une sorte de lettrine, un A épais et légèrement incliné. L’initiale du mort ? Le sceau de sa famille ? Isidore en exécuta une rapide esquisse sur son calepin posé au sol, tandis qu’il éclairait d’une énième allumette brandie de sa main gauche. Puis il se redressa et chercha autour de lui un bâton long, pour sonder l’intérieur du sarcophage, jusqu’à l’emplacement des pieds, que le bras de Vago n’avait pu atteindre. Il trouva ce qu’il lui fallait quelques mètres plus loin.

Mais quand il revint sur ses pas, quelqu’un avait déjà pris sa place et s’était, tranquillement, assis en tailleur sur la tombe. Isidore s’immobilisa et la silhouette de l’intrus se contorsionna pour regarder dans sa direction, avant de soulever sa cape de façon à dévoiler une lanterne sourde. À sa clarté, Isidore reconnut l’Espagnol de tout à l’heure, Pepete.

« Inutile de chercher, j’ai déjà fouillé moi-même : ce sarcophage est vide », annonça-t-il de sa voix paisible.

Isidore haussa les épaules.

« Alors ça ne vous dérangera pas que je vérifie aussi.

‒ Mais pas du tout, Isidore, rétorqua l’homme, avec un sourire qui frôla l’insolence. Je reconnais bien là votre application coutumière. »

Isidore sursauta violemment pour la deuxième fois en autant de minutes.

« Nous nous connaissons, Monsieur ? »

Son cœur battait dramatiquement contre son sternum et lui semblait qu’un danger soudain s’était tapi dans la manière dont la situation tout à coup lui échappait.

« Ainsi, vous ne me reconnaissez pas ? Et moi qui pensais que seule votre discrétion vous avait retenu de m’appeler par mon nom, cet après-midi ! Vraiment, M. Beautrelet, vous ne savez pas qui je suis ? »

En disant ces derniers mots, l’homme s’était levé et son phrasé avait changé ; ses inflexions étaient différentes, il ne roulait plus les r et il avait, en définitive, perdu toute trace de son puissant accent espagnol. Il se tenait maintenant debout, les bras écartés dans une parodie de pose, et sous le costume Isidore vit enfin…

Valméras. (Non, Lupin, se corrigea-t-il aussitôt.)

« Ah, vous voyez, que vous me connaissez ! poursuivit son compagnon. Bon, d’accord, il faut regarder au-delà des habits, passer outre le maquillage et quelques mimiques, mais derrière tout ça, c’est ce même bon vieux Lupin, que vous avez si vaillamment poursuivi il y a un an et quelques ! »

Isidore déglutit péniblement, encore sous le choc. Il n’arrivait pas à parler. Son cerveau ne lui soumettait plus que les images de la mort de Raymonde, la douleur atroce de Lupin et sa disparition pathétique, en ce jour fatal où Isidore l’avait véritablement découvert et le monde, paraissait-il, irrémédiablement perdu. Lupin, depuis, avait occupé ses pensées avec la constance propre aux grands absents, mais jamais il n’avait envisagé sa réapparition. Il l’avait imaginée, bien sûr, mais n’avais nourri aucun espoir sérieux.

Et Isidore se mit à rire. Il rit de soulagement, parce qu’avec cette révélation se levait une angoisse dont il n’avait jamais pris conscience mais qu’il avait porté des mois durant. Il rit de nervosité, parce qu’une aventure qui impliquait Arsène Lupin basculait d’office dans la cour des grands. Il rit de plaisir, parce que la présence d’Arsène Lupin, c’était la promesse d’une force de joie comme il n’en avait plus rencontré depuis.

Et si sa réaction surprit Lupin, elle ne lui déplut fichtre pas.

« Mais ris donc, Isidore ! Si vous croyez que ça ne m’a pas amusé, allez, de croiser votre chemin une fois de plus et par hasard, et à Arles encore ! Seulement ne ris pas si fort : le gardien va finir par nous entendre… »

Isidore reprit ses esprits. Il respira profondément, consciencieusement, pour calmer ses nerfs. Lupin avait raison.

« J’interromps donc à nouveau une de vos affaires ?

‒ Oh non, je n’ai pas l’intention de vous dérober ce crédit, mon petit ! Je crois que cette fois c’est plutôt moi qui ai débarqué sur la piste de l’énigme que vous aviez repérée…

‒ Et qu’avez-vous appris ? » interrogea Isidore.

Il sentait bien qu’il ne pouvait pas dire : « Et que faisiez-vous avant (pendant tous ces mois où je vous pensais perdu) ? » Et ce n’était pas comme s’il allait demander : « Et comment allez-vous (depuis que la femme pour qui vous quittiez tout s’est sacrifiée pour vous) ? »

Au regard de Lupin, il jugea toutefois qu’un écho de ces questions avait filtré dans son ton. Mais l’ex-cambrioleur joua le jeu :

« Hélas ! Rien de plus que vous, en l’occurrence. Ce monsieur Vago n’a plus toute sa tête, mais il tient à son trésor. Si seulement il se rappelait dans quelle tombe il l’a fourré… Mais ce n’est pas dans celle-là, en tout cas, hélas ! Car j’ai cherché. Pour l’aider, hein, naturellement. En bon Samaritain… »

Isidore sourit.

« Et en tant que bon Samaritain, quel modus operandi préconisez-vous pour votre prochaine BA ?

‒ L’infiltration de l’hôtel-Dieu où ce pauvre bougre est confiné, pardi ! Notre homme n’est pas discret ; son idée l’obsède, il doit la ressasser sans cesse. Tous ses docteurs ont dû l’entendre radoter… Prêtons à notre tour une oreille attentive. Et c’est là, voyez-vous, que vous tombez à pic, M. Beautrelet !

‒ Qui, moi ? N’est-ce pas plutôt votre spécialité, l’infiltration ?

‒ Non, “Pepete” est bien trop connu, par ici. Je suis un honnête matador, maintenant. Pour amadouer les geôliers autant que le prisonnier, il nous faut du sang neuf et une fraiche face. Les équipes médicales bougent toujours pendant l’été, avec les congés des uns et des autres. Tu n’auras guère de mal à te faire passer pour un nouvel interne, un étudiant parisien rentré dans sa famille provençale pour les vacances et qui en profite pour se faire un peu d’argent à l’hôpital. »

Ceci, ruminait Isidore, n’expliquait pas cela. Évidemment que non. Lupin, pour une raison qu’il se désirait visiblement pas partager, n’avait pas l’intention d’accomplir lui-même une mission qui appelait pourtant son expertise avant toute autre. S’était-il déjà rendu familier des psychiatres de l’hospice dans d’autres circonstances ? Avait-il ailleurs des projets susceptibles de requérir sa présence ? Voulait-il s’amuser aux dépens d’Isidore ?

Cette nuit-là, juste avant qu’ils ne se séparassent, il lui avait donné pour consigne :

« Présente-toi demain matin à l’Auberge du pèlerin, rue de la Porte de Laure, habillé en docteur. Sois-y à huit heures et demande Pepete. On s’arrangera bien pour t’introduire auprès de M. Vago. »

Heureusement qu’Isidore logeait chez un pharmacien ! Comment aurait-il, autrement, mis la main sur une blouse blanche ? Il ne se promenait pas d’ordinaire avec ce genre de costume dans sa valise…

Il l’enfila dans l’escalier de l’auberge, sur le palier désert du deuxième étage, et tandis qu’il grimpait en vitesse les dernières marches menant à la chambre louée par « Pepete », il sentait ses joues se pincer de plaisir et de satisfaction.

L’homme qui lui ouvrit la porte ce matin-là n’était plus exactement le diligent Espagnol de la veille, pas tout à fait non plus le français Valméras. Les longs favoris ondulaient sous des mimiques qui appartenaient à l’ami d’Isidore, mais derrière les yeux se condensait le visage d’un autre. Cet intouchable à portée du regard était-il le vrai Lupin ? Ou seulement son énième avatar ? Isidore n’en savait rien et pour le moment il exposait avec fierté à son complice les circonstances qui lui avaient permis d’endosser l’habit d’un apprenti médecin. Lupin l’écoutait avec l’amusement d’une institutrice pour les découvertes botaniques de ses jeunes charges au fond de la cour.

« La chance nous sourit, finit-il par concéder. Mais vous serez plus discret sans blouse : personne n’en porte dans les quartiers d’un asile. »

Isidore cilla.

« Pas même les étudiants pour faire du zèle ? »

Il s’était approché du manteau de la cheminée où il examinait figure de terre cuite particulièrement hideuse. Ses boudins juxtaposés suggéraient un nourrisson monstrueux dont Isidore espérait qu’il n’avait pas vocation à représenter l’enfant Jésus. Ce fut néanmoins à cette idole primitive qu’il adressa sa question.

« Eux moins que tous autres, rétorqua Lupin. Ils veulent s’intégrer en imitant leurs professeurs, qui travaillent en habits de ville, et ils cherchent à se distancer de leurs camarades partis vers d’autres spécialités plus… sanglantes.

‒ Alors que voulez-vous que je mette pour m’habiller en docteur ? Un complet-veston ?

‒ C’aurait été un bon début… mais on va voir ce qu’on peut faire. »

Lupin pirouetta sur lui-même pour ouvrir la porte du cabinet de toilette attenant à la chambre qu’il louait, introduisit son hôte dans l’espace exigu que remplissaient une coiffeuse garnie d’un bassinet et un tabouret à vis, puis retourna dans sa chambre et ouvrit grands les battants de l’armoire derrière son lit. Isidore l’entendit fouiller dans un tas de linge. Il revint avec dans les mains un gilet en coton brun et un col amidonné.

Isidore retira sa blouse – il en ressentit un réel pincement au cœur ‒, adapta tant bien que mal le col à sa chemise et enfila le gilet, qui était un peu grand. Ainsi affublé, il avait peine à déglutir autant qu’à respirer. Il roula des épaules pour essayer de s’approprier cette nouvelle allure. Sous l’œil critique de Lupin, il se sentait très étranger à lui-même.

Et celui-ci sembla s’en rendre compte.

« Le gilet sera à ton père, un emprunt de circonstance, parce qu’il ne le porte plus et que tu ne t’es pas encore décidé à franchir le pas de cet investissement. Le col est une coquetterie, un brin risquée. Il ne faut pas redouter l’inconfort, au contraire : le déguisement n’en paraîtra que plus authentique. »

Isidore hocha la tête. Sans en avoir encore vraiment pris conscience, il prenait déjà des notes en vue du prochain article qu’il n’écrirait pas sur l’ex-cambrioleur. Il en avait conservé plusieurs en réserve dans le tiroir de bas de son esprit, composés à l’encre invisible des désirs et des regrets durant les jours qui précédèrent la résolution du mystère de l’aiguille creuse et pendant la treizième heure et la triste nuit qui suivit la mort de Raymonde. Que d’éditoriaux il rédigea alors, pour expurger dans une saignée de mots la fièvre des événements !

« Un carabin aurait le teint moins bronzé », décida Lupin.

D’un sac en tapisserie bourré à craquer, il extirpa un poudrier et signifia à Isidore de prendre place sur le tabouret face à la glace. Celui-ci se laissa faire. Les paupières mi-closes, il surveillait juste le ballet agile des doigts de Lupin sur son visage. Parce qu’il les observait de si près, il remarqua, sur le poignet droit, un hématome au mauve verdi qui s’étalait jusqu’à la paume et il se demanda si Lupin ne faisait qu’usurper l’identité du fameux Pepete ou s’il s’était réellement essayé au sport de l’arène. Avait-il été projeté contre la palissade par un taureau furibond ? Avait-il été piétiné par des sabots rageurs ?

« L’essentiel, énonça Lupin, ce ne sera pas pour vous d’en imposer, mais seulement d’avoir l’air prêt à tout pour ne pas perdre la face. »

Sauver la face, se répétait Isidore quelques heures plus tard, assis sur une modeste chaise bleue dans la cellule de Vago. Mais le reste du corps, est-ce qu’il peut partir en quenouille ? Car il sentait son genou gauche vibrer d’une anxiété compulsive contre le cadre du lit de son faux patient ; et le regard de ce dernier s’était fixé sur l’articulation traitresse comme une pertinente accusation.

« Pourquoi vous-êtes vous enfui hier, Joseph ?

‒ Je ne sais plus trop, docteur. »

Ce titre, docteur, résonna à l’oreille de Beautrelet de manière bien ironique. Pourtant son allure avait convaincu le portier, qui ne lui avait posé aucune question à l’entrée de l’hôtel-Dieu ; elle n’avait pas non plus alerté l’infirmière qui l’avait, à sa demande, orienté vers la bonne chambre. Vago lui-même n’avait guère réagi quand Isidore s’était présenté comme le nouvel assistant temporaire du chef de clinique.

« Vous étiez d’abord sorti pour la promenade avec les autres, non ?

‒ Quels autres ?

‒ Tout le monde, je veux dire.

‒ Oui.

‒ Et au moment de rentrer, vous avez dévié votre route pour courir plutôt aux Alyscamps.

‒ J’aurais voulu m’acheter une navette d’abord, à la boulangerie, mais je n’ai pas d’argent.

‒ Pourquoi ?

‒ Je ne sais pas. Peut-être que je suis au chômage ? »

Isidore se mordit la langue pour ne pas grimacer. Mettre en ordre les éléments d’une enquête ou glaner des indices lui paraissait toujours plus facile que de recueillir des témoignages.

« Je voulais dire, pourquoi vouliez-vous aller aux Alyscamps ?

‒ C’est Frédéric qui m’a dit d’y aller.

‒ Votre fils ?

‒ Quel fils ?

‒ Frédéric.

‒ Oui, Frédéric. Il me l’a dit.

‒ Il vous a dit quoi ?

‒ Alys alys alys. Il faut le dire trois fois pour devenir riche. Non, en fait…, non. Frédéric il a dit que c’était le trésor d’Alys. Et puis il est mort. Trois fois alys, c’est mon fils qui le dit. »

Isidore se pinça le nez.

« Qui est Frédéric ?

‒ Un mort. Disparu. Comme son trésor. C’était mon ami, avant.

‒ Non, c’était celui d’Alys. Mais il m’a dit où il était, sauf qu’il n’y était pas. »

L’excitation remplaçait peu à peu la frustration dans le cœur d’Isidore.

« Vous pensiez savoir où se trouve un trésor ?

‒ Je sais où il est. C’est le trésor qui s’est perdu en route. »

Ah.

« Oui, bien sûr. Ou alors, peut-être que vous avez mal compris les indications de votre ami ?

‒ Mal compris ? Non mais, vous vous prenez pour qui, jeune homme ? Vous croyez que parce que je n’ai pas fait des études comme vous, je connais pas mon pays ? Ou je connais pas mes amis, c’est ça ? Tout gosses, qu’on jouait aux Alyscamps. Et un jour, c’est moi qui ait trouvé une pièce d’or dans la tombe au A. J’ai de la mémoire, moi aussi, Monsieur, et je sais mon alphabet comme un autre ! »

Offusqué et déterminé à ne point descendre de ses grands chevaux, Joseph Vigo croisa les bras en signe de défiance et mit fin à la conversation en se retournant face au mur. Tous les efforts d’Isidore furent vains pour le raisonner et briser son silence.

Tant et si bien qu’Isidore Beautrelet finit par quitter l’hôtel-Dieu par la porte de service en jurant, honteux et confus, qu’on ne l’y prendrait plus. Que si Arsène Lupin voulait mener son enquête, à l’avenir, il le ferait lui-même. Et qu’Isidore n’avait pas vocation à jouer au singe de cirque, sautant dans des cerceaux pour son amusement et peinant à un méfait que Lupin, pour sa part, aurait commis les yeux fermés. Beautrelet préférait ses propres méthodes, plus appropriées, plus honnêtes et plus efficaces, merci bien !

(Bien sûr, à peine avait-il posé le pied sur les pavés déjà brûlants de soleil qu’Isidore fut assommé par un agresseur masqué, lequel s’avérerait n’être autre que le fils de son vieillard têtu, Frédéric Vago. Et lorsqu’il reprit connaissance ligoté aux branches hautes d’un chêne qui déployait son ombre bienfaisante sur une pâture où jouaient deux taureaux en âge de tuer un homme, son hostilité vis-à-vis de Lupin décrut considérablement. Elle fut bientôt remplacée par quelque espoir prodigieux de se voir sauvé par cet homme impossible – et vite, si possible. Et une fois que le sauvetage eut lieu – car il eut lieu, évidemment – et que Lupin l’eut embrigadé de nouveau dans la quête du trésor, entreprise qui solliciterait plus de latin et beaucoup plus de scaphandres que ce qu’Isidore avait en tête même à ce stade, il lui fut terriblement difficile de formuler des reproches que l’admiration avait trop adoucis.)

Mais ça, c’est une histoire pour un autre article. Pour l’instant, Isidore est furieux. Fu-rieux. Et un peu ravi de l’expérience, quelque part, aussi.



Tags: arsène lupin, auteur:ric-rac, fic, pour:muse clio
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