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[Fic] Pentimento, Le portrait de Dorian Gray, Henry+Dorian+Basil [Roussette pour NineOfPentacles]

Titre : Pentimento
Auteur : Roussette (Participant.e 18)
Pour : NineOfPentacles (Participant.e 5)
Fandom : Le portrait de Dorian Gray
Persos/Couple : Henry, Dorian, Basil, Frances, un peu de tout le monde->Dorian
Rating : PG-13
Disclaimer : Oscar Wilde a écrit ce roman !
Prompt : et si le portrait était à double sens ? Pas uniquement à la fin de l'histoire, mais si les modifications apportées au portrait, peintes ou déchirées, se portaient sur Dorian ? Henry s'en servirait certainement pour manipuler Dorian, soit subtilement, soit par le chantage. Basil pourrait-il laisser faire cela sans rien dire ? Essayerait-il de sauver Dorian ?
Notes : Divergence du canon, avec quelques thèmes d'horreur en commun; "Pentimento" signifie repentir en italien, et est une trace qui montre qu'une peinture a été modifiée.



"Au nom de l'amitié, je voudrais que tu reçoives ma soeur," dit Henry, après avoir expiré la fumée de sa longue pipe en ivoire.

Dorian fit une grimace, qui rendit son visage boudeur encore plus adorable, plutôt que d'en déformer les traits. Henry en fut presque charmé. Comment était-ce possible, pensa-t-il. Ce n'était pas seulement une question de conserver une jeunesse éternelle, mais de l'avoir rendue si délicieuse pour commencer avait déjà été une forme de magie.

"Harry, c'est toi qui m'a appris à ne pas s'attarder sur les amours passées," soupira Dorian, les paupières baissées.

"C'est vrai. Et il est temps maintenant que je t'apprenne comment les fermer pour toujours. Laisse Frances avoir sa scène de rupture, devenir l'héroïne de sa propre tragédie ! Plus éclatant cela sera, plus elle rechignera à jamais te revoir ensuite ou entendre parler de toi, de peur de ne pas pouvoir y rajouter la moindre note. Et la pire idée serait de l'ignorer, pour avoir finalement cette scène se dérouler en public, alors que ni toi ni elle n'y seriez préparés, ni même porteraient des vêtements convenables. Alors que la scène se jouerait sous les yeux de ce que la société compte de plus ennuyeux, ce qui gâcherait l'occasion même si elle était réussie."

"Il est possible que tu aies raison. Mais je n'en ai pas envie. Lady Frances me rappelle de mauvais souvenirs, et j'ai beaucoup de mal à concevoir pourquoi ce n'est pas réciproque."

Henry s'envoya une épigramme secrète à lui-même. Il avait voulu cela, délester un peu sa soeur de ses préjugés, avec sa vertu de femme mariée. Pourquoi aurait-il voulu blâmer Dorian, à ce moment ? Si Dorian avait eu une soeur, si elle lui avait ressemblé, Henry lui aurait fait la cour plus longtemps qu'à personne d'autre, même si elle avait eu le coeur d'obsidienne de Dorian, noir, dur et aiguisé.

Mais cela contrariait Henry que Frances ne puisse, comme un homme, laisser connaître ses aventures sans entacher l'honneur de toute la famille.

Henry se retint de ce qui commençait à ressembler à de la compassion. Il ne pouvait pas se mettre à aimer sa sœur juste parce que ses frères la détestaient. Et puis, ce n'est pas comme si sa réputation avait pu s'en tirer indemne, s'il se permettait lui-même le moindre indice de désir pour Dorian. Oui, Frances s'en sortait mieux que lui.

Peut-être avait-il tenté cette intermission juste pour se dire qu'il avait encore de l'influence sur Dorian. Il avait échoué. Il ne doutait pas de l'avoir tiré dans le vice à un moment, mais il en était à un stade où il ne pouvait plus le retenir, où il était bien en peine de même imaginer comment le tirer plus profond. Et il en était amer.

L'élève avait dépassé le maître. Henry avait cru se protéger contre ce sentiment, en n'étant maître en aucun art, mais cela n'avait pas suffi.

Mais Henry avait toujours un moyen de pression sur lui, un savoir que Dorian ignorait. Il avait été curieux, et quand Dorian avait dissimulé le portrait peint par Basil derrière une draperie, il avait regardé. Et il avait presque refusé de croire ce qu'il voyait, blâmant les drogues. Mais quand Dorian était revenu, il avait pu se composer le visage indolent de celui qui ne se soucie de rien. C'était, après tout, une seconde nature pour lui.

***

Henry était entré chez Dorian fièrement, sans se cacher, comme un de ses amis. Certainement, il avait autant d'amitié pour Dorian que Dorian en avait pour lui.

Aucun des domestiques de Dorian ne reconnut l'homme qui l'accompagnait, déguisé en serviteur transportant des bagages très encombrants. C'était un "serrurier". Dorian l'avait lui-même présenté à Lord Henry, quand il cherchait encore son approbation, pour son apprentissage sur le chemin de la débauche. Mais Dorian n'était pas là pour le reconnaître. Il
serait occupé toute l'après-midi, et encore dans la soirée, Henry y avait veillé.

Il pouvait se promener à sa guise dans la maison, en "attendant" son ami, et personne n'y trouverait rien à redire. Il l'avait déjà fait plusieurs fois, rien que pour voir quelle pièce lui était interdite d'accès.

Ce jour-là, elle l'était encore, bien sûr. Mais un seul domestique était présent pour manifester l'interdiction, et il ne s'attendait certainement pas à recevoir un grand coup de canne sur la tête.

S'il avait voulu rendre cela secret, médita Henry, cela aurait été difficile. Mais il voulait que Dorian sache tout de son implication.

Il ne laissa pas son complice voir le portrait de Dorian, même un fragment. Il avait pourtant l'intention de le rendre public. Mais au bon moment. Cela aurait été une faute de goût impardonnable si cet homme l'apprenait en premier. Il put juste l'aider à le transporter. Les bagages d'Henry avaient déjà été volumineux. Personne ne remarqua un petit changement. Le cadre de bois qu'il avait feint de transporter au début n'était pas exactement de la même taille.

Arrivé chez lui, Henry voulut observer le portrait.

Mais s'il y avait quelqu'un qui méritait encore moins de savoir la vérité que son complice, c'était bien sa femme. Il descendit donc, seul, le portrait dans la cave glaciale où elle ne se rendait jamais. Il attendit quelques secondes, pour faire monter l'anticipation. Puis il le dévoila.

L'idée que la corruption était laide déplaisait à Henry. Elle aurait dû être un ornement, un diadème que l'on posait sur un visage parfait. Mais alors qu'il observait le portrait de Dorian, il ne pouvait se voiler la face : les rides cruelles au coin des yeux n'étaient pas seulement les marques de l'âge.

Henry sentit une graine de terreur tâcher de se planter dans son cœur, avant de se rappeler que lui portait le visage qu'il méritait. Et il n'avait, globalement, pas à s'en plaindre.

S'il avait croisé ce Dorian dans la rue, il aurait détourné le visage.

Et puis il réalisa que cela mettait son plan à l'eau. Dans un éclat de rire dirigé contre Dorian autant que contre lui-même, il réalisa que personne ne voudrait même croire que c'était Dorian.

Sauf Basil, bien sûr. Mais Basil avait le cœur blessé, et Henry ne pourrait pas parier, même après cela, qu'il prendrait son parti contre celui de Dorian.

***

Cela commença comme un frisson de peur, une angoisse, dont Dorian voulut être trop fort pour tenir compte. Il continua à badiner avec deux jeunes filles innocentes. Les parents comptaient bien ne le laisser seul avec aucune des deux. Il n'en avait pas l'intention, attisant leurs rougeurs et leur jalousie.

Mais il dut reporter les plaisirs qu'il envisageait à plus tard, quand il sentit son front devenir fiévreux, et dut quitter la fête avant minuit, comme une vieille femme.

Son indisposition aurait dû le rassurer. L'angoisse qu'il n'avait ressentie n'était qu'une réaction à un problème ennuyeux, certainement, mais sans gravité. Pourtant, alors qu'il pressait le conducteur du fiacre, l'anxiété ne faisait que croître. Quelque chose de terrible allait lui arriver.

Ou plutôt, comme il le découvrit en passant avec peine le seuil de sa maison, quelque chose de terrible lui était déjà arrivé.

Les domestiques étaient terrifiés - parce qu'ils craignaient sa colère, non pas pour lui, constata Dorian. Son interdiction la plus absolue avait été enfreinte, et seul l'un d'entre eux portait des blessures pour avoir essayé de l'empêcher. Mais malgré ses frissons de fièvre et leurs frissons d'effroi, il parvint à apprendre que tout était de la faute d'Henry.

Ainsi, son secret était connu. Dorian aurait aimé que ce soit une source de soulagement. Il aurait aimé savoir que tout était perdu. Mais cela pouvait encore devenir pire, et tout dépendait d'Henry.

Henry ne devait surtout pas savoir à quel point il était réduit au désespoir. Il devait savoir à quel point retrouver ce portrait était important pour Dorian.

Dorian s'endormit plongé dans des images de revanche. Alors que, dans ses rêves fiévreux, il arrachait avec joie le cœur de Lord Henry, il découvrait avec horreur que ses mains trempées dans le sang se ridaient comme celles de son portrait.

Quand il se réveilla, il n'était pas le moins du monde reposé, et se sentait encore plus malade. Il fit cependant semblant, et écrivit un billet qu'il envoya à Henry.

"Je compte sur vous pour me rendre ce que vous m'avez emprunté après usage. Je ne peux que louer votre jugement, votre sœur ferait mieux de rencontrer mon portrait que de m'imposer une nouvelle fois sa présence."

Si seulement Henry et Lady Frances avaient accès au portrait, raisonna-t-il, son secret ne se répandrait probablement pas. La jeune femme avait perdu toute crédibilité, et Henry préfèrerait ne pas parler de la façon dont il avait mis la main dessus. C'était un prix douloureux à payer, mais c'était le plus faible possible.

Et puis, cette stupide dispute entre Dorian et Hanry était la faute de Frances, donc elle pouvait très bien en être la fin aussi.

Henry lui répondit, par retour du courrier.

"Je ne peux répondre à une demande présentée avec si peu de politesse."

Dorian mordit son oreiller pour ne pas hurler de fureur.

***

"Je vais te dire un secret," dit Henry.

"Ne pourrais-tu pas me le dire ailleurs que dans cette cave ?" demanda Frances. Elle avait encore son verre d'alcool à la main.

Henry soupira. Frances n'avait aucun sens du drame et de l'ambiance. Du moins, elle n'en avait eu aucun jusqu'à ce qu'elle rencontre Dorian, et Henry s'était moqué d'elle pour cela. Il l'aimait un peu plus maintenant. Mais elle l'irritait toujours.

"Cela concerne Dorian," répondit Henry sans répondre à la question.

"J'ai entendu dire qu'il était malade." La voix de Frances était aussi neutre que possible, c'est-à-dire que la tension de ses nerfs éclatait derrière, pour quiconque la connaissait bien.

"Oui, et je sais pourquoi."

Frances avait envie de pleurer. Henry le savait. Frances ne pleura pas. "Henry, si tu m'as amenée ici dans le seul but de me dire quelle est la nouvelle jeune femme pour laquelle Dorian Grey se languit, tu aurais pu t'en dispenser."

Henry faisait des efforts pour être un frère décent. Il ne lui dit pas que Dorian ne s'était jamais vraiment langui d'elle. Pas à ce moment.

"Je t'assure que c'est une information autrement plus intéressante," dit-il avec quelque emportement. "Quand tu sauras la vérité sur l'âme de Dorian, tu ne pourras plus l'aimer." Frances donnait l'impression de ne pas vouloir lui parler de sa relation avec Dorian. Ce qui était quelque peu humiliant quand elle était prête à faire un scandale qui le ferait savoir à tout le reste du monde.

"J'ai déjà lu les lettres qu'il a adressées à d'autres femmes. Que puis-je connaître de pire ?"

"Ces lettres étaient bien tournées et écrites sur du papier de luxe. Elles ne le révèlent pas vraiment."

Frances eut un soupir qui partait de son cœur. Henry ne s'inquiéta pas trop pour elle. Dorian lui avait rendu sa jeunesse. Pendant un instant, elle avait été le genre de sœur qu'il aurait aimé avoir, sur laquelle il aurait aimé avoir une influence, émotive, sensible. Cet amour la quitterait aussi vite qu'un amour de jeunesse. Et, comme une enfant, elle ne le savait pas encore. Cette innocence aurait été plus touchante chez une femme à laquelle Henry n'était pas lié par le sang.

Finalement, ils arrivèrent devant le portrait, qu'Henry avait couvert, même si sa femme ne venait pas ici. On ne savait jamais ce qui pouvait arriver.

"Voilà le vrai Dorian !" s'exclama-t-il théâtralement en soulevant le drap.

Il ne regarda pas. Ce n'était pas de la lâcheté. Il étudiait juste l'expression de sa sœur.

Pendant un moment, il vit ce qui ressemblait à de la terreur.

Puis, comme si elle avait été attaquée, elle jeta le contenu de son verre sur le visage du portrait. Cela lui toucha les yeux, coula sur son visage, et un instant, cela ressemblait presque à des larmes.

Puis Frances se retourna vers lui, toute trace de peur effacée.

"Harry. Ne me dis pas que tu as commissionné un portrait de ce à quoi il ressemblerait quand il serait vieux rien que pour me faire la leçon ? Cela ne te ressemble pas. Nous avons passé l'âge des vers classiques sur la fuite du temps."

C'était une des pires accusations qu'on pouvait faire devant Henry. Frances était vraiment sa sœur.

Quand il voulut lui dire toute la vérité, il comprit que son histoire n'était pas crédible, que sa voix était plaintive, qu'il ne pourrait jamais lui faire entendre... entendre quoi ? La raison, la vérité, tant de choses qu'Henry détestait.

Quand Frances le quitta, elle semblait avoir perdu sa nouvelle jeunesse et retrouvé toute son ennuyeuse raison. Elle parlait toujours de son amour désespéré pour Dorian, mais comme d'un inconvénient, quelque chose qu'elle cherchait à remiser. Voilà l'effet de se sentir supérieure devant son frère. Elle ne voulut pas reconnaître que voir ce portrait avait été l'élément déclencheur, comme Orphée cessa d'aimer Eurydice quand il se retourna et vit son corps rongé par les vers.

Henry ne tira aucune satisfaction de cette demi-victoire. Il n'en fut que plus convaincu que personne ne croirait en la magie de l'art de Basil. Les gens ordinaires croyaient assez peu en la magie de l'art en général.

Mais s'il ne pouvait pas avoir cette victoire, il en aurait une autre. Dorian devrait le supplier, ravaler toute son immense fierté, si jamais il voulait retrouver ce tableau.

***

Aucun des médicaments prescrits par ses médecins ne pouvait guérir Dorian, et, de façon plus inquiétante, l'absence de médecin non plus.

La séparation de son portrait lui était douloureuse, non pas comme une humiliation, mais comme une maladie qui lui rongeait les entrailles.

Il avait pensé vingt fois à aller chez Henry, à récupérer son portrait, à le tuer si nécessaire, et la seule chose qui l'avait arrêté était la certitude de s'effondrer en chemin.

De la même façon, Henry refusait de le visiter pour en discuter, certainement parce qu'il le connaissait bien. Dorian se sentait capable d'utiliser un couteau comme un vulgaire assassin. Il se sentait moins capable de ne pas lui cracher au visage.

Un jour, alors qu'il se languissait dans son lit, entouré du parfum de fleurs exotiques qu'on lui avait fait apporter, il sentit une douleur glaciale lui entrer dans les yeux. Il se les couvrit, se les frotta autant qu'il le pouvait, mais rien ne pouvait faire cesser cette douleur. Même quand elle devint moins intense, sa vision resta brouillée, floue.

Il sut alors qu'il ne guérirait pas de cette situation. Cela ne ferait que devenir pire. Il lui fallait demander de l'aide, à la dernière personne qu'il voulait voir dans cet état.

Basil arriva au plus vite, essoufflé. Il avait couru. Dorian ne lui avait pas envoyé de lettre depuis au moins dix ans.

"Que se passe-t-il ?" demanda-t-il. Dorian fut presque attendri de le voir manifester toute l'inquiétude appropriée à la situation. Il renvoya ses domestiques pour lui parler seul.

"Avez-vous entendu dire que j'étais très malade ?" demanda-t-il.

Basil sembla embarrassé. "Oui. Mais j'entends tant de bruits sur vous que je ne sais que croire. Je serais venu avant, si j'avais su."

"Vous venez exactement au bon moment, Basil." corrigea Dorian. Ses yeux fatigués le voyaient comme une forme floue, à travers un brouillard. Mais le corps de Basil était suffisamment solide pour ne pas se dissoudre en fantôme, même ainsi. Il continua. "Mais ce que je vais vous dire ensuite vous semblera encore plus incroyable. Promettez-vous de me croire, Basil ?"

"Je vous le promets." répondit Basil. Il sembla à Dorian qu'il avait hésité. Il n'avait pas complètement tort.

Il gémit. "Oh, j'ai si froid. Prenez ma main, Basil."

Le contact fit peu pour réchauffer ses doigts glacés. Son vrai corps n'était plus ici. Il espéra que cela amènerait une rougeur aux joues de Basil, cependant. "Le responsable de mon état est notre ami Lord Henry."

"Quoi ?" La voix de Basil était toujours retentissante. Les oreilles de Dorian n'étaient pas affectées comme ses yeux. Puis il baissa le ton. "Pardon, j'ai cru que vous l'accusiez de... de vous avoir empoisonné, je ne sais quoi. Mais c'est stupide. Il vous a probablement juste rendu malheureux."

"Un peu plus que cela," répondit Dorian.

Il était difficile de s'exprimer par des mots. Il devait le faire.

"Vous rappelez-vous de mon portrait ?" demanda-t-il. "Celui que vous avez peint pour moi ?"

"Evidemment !"

"Et vous rappelez-vous le souhait que j'ai fait, de rester jeune pendant que le portrait vieillirait ?" Dorian eut un soupir qui n'était pas totalement feint. "Cela a eu plus d'effet que j'aurais cru. Henry m'a dérobé ce portrait, pour une dispute mesquine, et maintenant, j'ai l'impression qu'il tient mon âme et ma vie entre ses mains."

Basil ne répondit rien.

"Vous ne me croyez pas ?" demanda Dorian.

"Ce n'est pas cela !" protesta Basil, troublé. "Je ne crois pas assez en l'Église pour ne pas croire aux mystères. J'ai juste du mal à comprendre..."

"Pas moi," répondit Dorian. "Même si vous aviez dit que vous ne le souhaiteriez pas, je sais que vous voulez m'aider. Vous voulez faire quelque chose pour moi, n'est-ce pas ?"

"Bien sûr," répondit Basil d'une voix trop basse, retenant ses sentiments dans sa poitrine. Oh, même sans voir son visage, Dorian savait que c’était vrai.

"Allez chez Harry. Avec son accord ou non, reprenez ce portrait. Il vous dira des choses terribles sur moi. Elles sont toutes vraies. Mais cela ne lui donne aucun droit sur ce portrait. Il vous appartenait, et vous me l'avez donné, et vous y avez piégé mon âme." La peur se mit à l'étreindre, que son dernier espoir s'enfuie. Pourquoi Basil ne répondait-il pas ? Pourquoi les yeux brûlés de Dorian ne pouvaient-ils pas distinguer les expressions de son visage, comme toutes les autres fois où il avait joué avec quelqu'un ? "Oh, je vous en prie," supplia-t-il, "ramenez-le moi. Je ferai tout ce que vous désirerez, quand je serai rétabli. Peut-être ne regretterez-vous pas que la vie m'ait corrompu, alors. Promettez que vous me sauverez."

Il se leva sur son coude, et ses lèvres effleurèrent celles de Basil. Oh, comme il aurait voulu pouvoir s’y réchauffer !

"Je... bien sûr, je vous rapporterai votre portrait," dit Basil, sa voix étranglée, ses pensées confuses. "Je pars maintenant. Dorian, je vous en prie, attendez-moi."

Dorian ne put que rester au lit et attendre, chaque seconde terrible d'incertitude.

***

Les lèvres de Dorian avaient été glacées.

Un frisson de culpabilité tout aussi glacé se nicha dans la nuque de Basil. Était-ce le moment de penser à cela, plutôt qu'à toutes les autres marques de la souffrance de Dorian ?

Il avait entendu de nombreux bruits sur sa corruption. Même en fuyant la société, il ne pouvait y échapper. Il n'y avait jamais cru, pas entièrement. Cela lui aurait semblé obscène de prêter l'oreille aux rumeurs juste par amertume que Dorian fuie maintenant son amitié. Et pourtant, il n'avait pu s'empêcher de douter.

Et maintenant - Il vous dira des choses terribles sur moi. Elles sont toutes vraies. Qu'avait pu faire Dorian que même l'imagination d'Henry ne pouvait surpasser ?

Et il pensait encore à ce baiser. Il n'avait jamais voulu cela. Ou plutôt, il avait détesté les moments où il y avait pensé, il les avait enfouis sous son émerveillement, son admiration, son amitié aussi. Il n'avait même pas l'amitié réelle de Dorian, alors c'était si simple de se persuader que c'était ce qui lui avait brisé le cœur.

Mais Dorian l'avait embrassé pour le convaincre. Dorian lui avait promis tout ce qu'il désirerait.

Ainsi les désirs de Basil étaient évidents, même s'ils ne s'étaient pas vus depuis longtemps ; et Basil se blâmait lui-même, s'accusait d'être le seul responsable de cette scène douloureuse, parce que sa corruption avait trouvé en Dorian un miroir.

Il s'accusait de ne pas suffisamment le regretter.

Il pressa le pas. Non, ce n'était pas la raison qui le faisait désirer que cette sombre histoire se finisse le plus rapidement possible. Il voulait juste se débarrasser de cette anxiété sombre, sans objet précis, qui le rongeait depuis qu'il avait accepté cette mission.

Enfin, il se trouva devant la porte de Lord Henry, frappa, se fit annoncer.

"Basil ?" demanda Henry. "Que me vaut l'honneur de cette visite ?"

Certainement, il le savait. Mais il le demandait comme si cela n'avait pas eu d'importance.

"Il y a longtemps, j'ai peint un portrait de Dorian et je le lui ai offert. Tu avais, à cette époque, voulu l'acheter, et j'ai refusé. Il ne pouvait appartenir qu'à lui. Mon opinion n'a pas changé."

"Vraiment ? Tu ne l'as pas regretté, pas même un peu, quand il t'interdisait de le voir ?"

"Tu sais que ce n'est pas la question, Henry."

"Moi, je vais te permettre de le voir. Si tu veux partir avec, je veux même t'y forcer. Tu as raison. C'est à toi de décider. Savoir exactement ce que tu fais est le seul prix que je te demanderai, mon pauvre Basil."

Basil frissonna de contrariété. Il n'appréciait guère cette condescendance, mais il ne pouvait pas vraiment refuser. Henry l'invita à la suivre à la cave.

"Que t'a dit Dorian sur les raisons pour lesquelles tu devais venir ici pour lui ?" demanda Henry.

"Il est malade. Tu le sais bien. Il dit que sa vie est dans le portrait."

Henry hocha la tête. "Tu disais que tu y avais mis trop de toi-même. Apparemment, tu y as aussi mis trop de lui. Voulais-tu tant que vous soyez unis, même seulement sous un pinceau ? Tu le regretteras très bientôt."

Ils étaient arrivés au sous-sol, et Basil retint un soupir de soulagement en reconnaissant le coin du cadre. Il avait été confus, ne savait que croire, mais Henry avait été digne de confiance au moins sur ce point.

"Regarde ce que ton angélique Dorian est devenu !" s'exclama Henry.

Basil cria d'horreur.

***

Peut-être Henry n'avait-il accepté de montrer le tableau à Basil que parce qu'il voulait être cru par quelqu'un, même une seule personne, et voir l'expression sur son visage.

Basil voulut nier de toutes les façons possible, fixa sa propre signature comme si c'était un serpent venimeux, parla de moisissure, avant de s'effondrer.

"Que lui as-tu fait ?" demanda-t-il.

"Il s'est tout fait lui-même," dit Henry avec une presque certitude d'avoir raison. Puis il réalisa que Basil parlait de l'alcool que Frances avait jeté au visage de ce Dorian, et se sentit envahi par une honte inhabituelle. Basil n'avait aucun droit à lui faire la morale, sauf, semblait-il, sur le point très particulier de la conversation des œuvres d'art.

Il concéda qu'il pouvait envoyer un serviteur chercher ce dont Basil avait besoin pour prendre soin du tableau avant de le reprendre.

Ce fut une attente embarrassée. Basil le pressait de questions, et Henry tentait de répondre par des paradoxes pour dissimuler qu'il n'avait aucune réponse.

"Qu'a fait Dorian, exactement, pour que ceci arrive ?" demanda Basil.

Henry en savait finalement peu ; il prétendit ne vouloir compromettre personne, et ne donna à Basil que des fragments épars, dont chacun sembla le blesser comme un coup de couteau. Il remarqua que Basil avait cessé de douter de sa parole.

Finalement, le matériel de Basil fut apporté, et Henry put se libérer de ses questions, et savourer l'image qu'il formait, à nettoyer minutieusement ce tableau monstrueux, comme si cela avait été un enfant malade qui demandait de l'attention.

A sa place, Henry l'aurait déchiré. Il se demanda un instant pourquoi il ne l'avait pas encore fait.

Quand le portrait fut propre, Basil demanda ses pinceaux et sa peinture. Henry en resta confus.

"Que comptez-vous en faire ?"

"J'ai réfléchi, Henry. Je suis responsable de cela. Pas le seul responsable, j'espère, mais Dorian a souffert de son souhait. Je suis certain qu'il a souffert de ne recevoir aucune conséquence de ses actes. Et aussi, ce sont ses yeux que tu as endommagés sur la peinture. Ses yeux étaient abîmés quand je l’ai vu, tu sais ?"

"Que veux-tu dire ?" demanda Henry, qui commençait à en avoir une terrible idée.

"Je vais réparer le mal qui a été fait. Si la corruption de son âme se reporte sur ce tableau, si les altérations que tu y fais le blessent, alors je peux le réparer. Je peux sauver cette âme perdue. Je crains qu'à ce point de perversion, il n'y ait pas d'autre moyen."

Henry, fasciné et horrifié, commença à voir Basil repeindre les mains de Dorian, remplacer les doigts crispés par l'avidité par les mains tendres et roses qui étaient celles de Dorian.

Il avait l'impression de voir commettre un crime contre le libre-arbitre. Basil, pour lui, était en train de faire un grand mal. Mais il ne fit rien pour l'arrêter, pas même un mot de protestation, car un crime contre lui avait été commis, un crime contre la beauté avait frappé ce portrait, et il avait des idées de vengeance. Elles n'étaient pas dignes d'un gentilhomme, mais ici, il n'avait rien à faire. Juste ne pas s'interposer, comme il l'avait fait si souvent entre Dorian et ses proies.

Aussi, rien ne pouvait freiner sa curiosité. Que se passerait-il exactement ? L'art de Basil était-il vraiment capable de cette nouvelle magie ?

Quand Basil avait peint ce portrait pour la première fois, il avait eu besoin que Dorian pose longuement, alors même qu'il le voyait tous les jours. Maintenant, il peignait sans hésiter sur ses anciennes lignes, comme s'il avait toujours son image rêvée devant les yeux.



***

"Et maintenant ?" demanda Henry.

"Maintenant, j'attends." répondit Basil. On ne pouvait pas presser la peinture en train de sécher. Il aurait dû peindre dans une pièce plus chaude. Mais il ne quitterait pas Dorian et sa seconde chance.

"Quelque chose à boire ?" demanda Henry sur le ton de la plus parfaite politesse.

"Quelque chose de chaud, s'il te plaît." demanda Basil. "Et ramène-moi mon manteau."

Henry leva les yeux au ciel, mais ne refusa pas.

Pendant des heures Basil attendit, nerveux, se demandant si Dorian allait mieux, ou si sa maladie était due au froid de la cave ; s'il s'inquiétait pour lui ; s'il viendrait le chercher. Basil eut un pincement au cœur : serait-il à nouveau corrompu par sa nouvelle rencontre avec Henry ? Non, Henry saurait d'avance le prix à payer, cette fois ?

Basil dormit peu, dans un vieux fauteuil endommagé remisé à la cave. Il n'osa pas demander à Henry nourriture et eau.

Finalement, le lendemain, alors qu'Henry, curieux, lui demandait s'il était toujours en vie, il lui demanda précautionneusement s'il pouvait engager quelqu'un pour transporter le portrait.

Jusqu'à la dernière minute, il craint qu'Henry ne change d'avis, ne l'empêche d'emporter le portrait. Quand il le quitta enfin, il se sentit coupable d'avoir pensé tant de mal de lui. Après ce qu'il avait vu de Dorian, Basil pouvait-il être assuré d'avoir eu raison de choisir son camp ?

Mais cela n'importait plus. Rêvant à moitié malgré les cahots de son fiacre, il se demanda si le sort agissait encore, ou s'il l'avait, en quelque sorte, brisé. A l'époque, il avait refusé en riant l'idée que le souhait de Dorian se réalise. Etait-il vraiment un égoïste qui ne voulait pas voir son art abîmé ? Il n'avait, certainement, imaginé que l'âge, rien d'aussi horrible. Était-il responsable de ce qui était arrivé ?

Quand il arriva à la porte de Dorian, une terreur froide se recroquevilla dans son estomac. Il prit une grande inspiration.

"Je rapporte le portrait de Mr Gray," dit-il au domestique qui était venu lui ouvrir. "Aidez-moi à le porter jusqu'à sa chambre." Bien sûr, le portrait avait été, une fois de plus, couvert, ne serait-ce que pour le protéger des éléments.

Dorian était toujours sous ses couvertures. Mais dès que le domestique sortit de la chambre, il se releva, et observa Basil avec un regard hanté. Son visage d'ange était avivé par les sentiments, et Basil regretta presque de lui avoir peint une expression si douce.

"Qu'avez-vous fait, Basil ? Non, qu'ai-je fait ?"

"Je...j'ai restauré le tableau." tenta-t-il de dire. Ce n'était pas le bon mot. C'était un terme technique, qui n'avait rien à voir avec la façon dont il avait tenté de toucher son âme.

"Oh Basil, c'est ainsi que vous utilisez mon secret ? J'ai passé la nuit à souhaiter être mort, pour le mal que j'avais fait. Était-ce ce que je méritais ? Probablement oui. Était-ce vraiment ce que vous vouliez, Basil ? Je me rappelle tout. Pensiez-vous que je ne me rappellerais pas ? Que je serais innocent comme au jour de notre rencontre, que la société me haïrait sans que je sache pourquoi, que je devrais apprendre tout ce que je me rappelle maintenant d'une autre bouche, de la vôtre peut-être ? Qu'espériez-vous ?"

Basil pâlit d'horreur, rougit de honte. Il aurait pu supporter la colère de Dorian. Il lui avait pardonné tant de choses. Il pensait avoir eu raison. Il ne pouvait pas savoir à quel point ses accusations lui sembleraient justifiées.

"J'ai de si beaux poisons, ici, Basil, qui n'auraient pas abîmé la beauté que vous m'avez offerte. Je ne pouvais pas juste me jeter par la fenêtre, vous comprenez. Cela aurait été affreux. Mais je voulais vous parler d'abord. Je voulais vous dire tout cela."

Dorian était plus beau que jamais, ses joues rougies, ses yeux flamboyants, ses cheveux d'or en désordre, comme un halo. Basil ressentait cette beauté non seulement dans son cœur, mais dans ses entrailles, dans chaque parcelle de sa peau rougie. Et il se détestait plus encore pour cela.

"Êtes-vous venu parce que vous pensiez que je me rappellerais ce que je vous ai promis, Basil ?"

Basil sursauta d'horreur. Il n'avait plus pensé à cela le moment où il avait vu le visage cruel de Dorian.

"Je suis venu pour vous rapporter ce qui vous appartient !" grogna-t-il. "Je partirai si vous le désirez, Dorian. Je n'attends rien de votre reconnaissance."

C'était un mensonge, il avait attendu quelque chose, un peu d'amitié, un sourire. Mais certainement pas ce à quoi Dorian pensait.

"Je pense que c'est mieux ainsi."

"Promettez-moi de ne pas mourir."

"Je pense pouvoir y parvenir, mais ce n'est pas grâce à vous."

Basil se demanda, alors qu'il quittait la maison de Dorian, à quel moment il s'était engagé sur un chemin qui lui avait fait tout perdre.

***

Dorian fit remonter le portrait dans sa mansarde, fit sortir tout le monde. Il achèterait de meilleurs verrous, que personne ne pourrait forcer. Peut-être pas même lui.

Il examina une dernière fois le portrait.

Déjà il se sentait moins écrasé par le souvenir de Sibyl. Déjà la compassion qu'il avait eue pour la tristesse de Basil s'évanouissait. Le trait de la bouche redevenait cruel, et Dorian ne pouvait ressentir autre chose que du soulagement. Avec espoir, il attendit que le monstre revienne.

Tags: auteur:roussette, fic, le portrait de dorian gray, pour:nineofpentacles
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