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[Fic] Le prince des cendres, Cendrillon [d'Azmé, pour Rocade]

Titre : Le prince des cendres
Auteur : Azmé (Participant 18)
Pour : Rocade (Participant 27)
Fandom : Contes - Cendrillon
Persos : ceux du conte original
Rating : PG 13 à cause de l'infarctus que ça risque de causer à certains.
Disclaimer : Les contes sont du domaine public, ils sont donc à tout le monde et à personne. Je ne tire aucun profit de cette courte histoire à part le bonheur de l'avoir écrite.
Prompt : Une version un peu différente de Cendrillon (qui est mon conte favori de tous les temps) où, de crainte d'être reconnue par sa vilaine marâtre, elle vient déguisée en homme au bal (ce qui ne l'empêche pas d'être la plus joli du lot et de se faire remarquer par le prince charmant sans nom)
Notes éventuelles : Voilà, une histoire qui m'a beaucoup plu, d'un autre côté le travestissement c'est un peu mon dada à moi que j'aime. Attention âmes sensibles de cette histoire émerge quelque chose d'un peu déviant.

***

Le prince des cendres


***

Il était une fois un gentilhomme qui épousa en secondes noces une femme la plus hautaine et la plus fière qu'on eût jamais vu... Mais toute cette histoire est déjà de tous bien connue et l'on sait dans toutes les chaumières les vilenies d'une femme au coeur aussi froid et sec qu'une pierre. Tout enfant vous expliquera aisément comment cette dame menait sa maison et ses gens et comment, emplie d'envie et de jalousie elle relégua sa belle-fille à l'arrière du logis. Toutes les mères-grand ont déjà conté comment cette pauvre fille fut surnommée : Cendrillon ou Cucendron, tout dépendait de la bonté de la personne qui la faisait appeler. Mais ce que l'on sait moins c'est que lorsque vint le jour du bal et que toute la maisonnée s'en fut allée rejoindre les festivités, les larmes de la douce jeune fille firent accourir sa marraine la bonne fée. Celle-ci s'empressa de transformer la citrouille en carrosse, les souris en chevaux, les lézards en laquais et le gros rat en cocher. Mais, lorsque vint le moment de parer sa filleule de la plus riche robe que les mortels eussent vue, la douce Cendrillon eut soudain ces mots :

« Mais, bien aimée marraine, si je me présente ainsi au palais mes soeurs et ma marâtre me reconnaîtront et lorsqu'elle reviendra elle m'enfermera dans le cellier ou m'enverra dans quelque couvent lointain, car telle est l'inimitié qu'elle me porte. »

La bonne fée s'arrêta, surprise du raisonnement avisé de sa pupille.

« Mais ma fille, ce n'est pas carnaval que tu puisses porter un masque... »

« Alors bonne marraine, il suffit de me vêtir d'un habit qu'elles ne reconnaîtront point. »

« Mais lequel, mon enfant ? »

« Si je me vêts comme un noble gentilhomme nul ne saura reconnaître la malheureuse Cendrillon. »

La marraine ne put contenir sa surprise.

« Mais ma petite, si tu y vas vêtue comme un homme comment pourras-tu profiter de ce bal ? »

« Oh, ma tendre marraine, que m'importe la danse, tout ce que je souhaite c'est aller au château et pouvoir raconter ce que j'y ai vu lorsque je reverrai ma chère mère aux cieux. »

Troublée, mais heureuse de voir que sa protégée était si humble, la marraine accéda à sa requête. D'un coup de baguette elle transforma la jeune fille en un jouvenceau plus beau que le célébré Ganymède. Ses longs cheveux d'or furent arrangés en de longues boucles si brillantes qu'elles en éclipsaient l'ardent soleil, son visage poudré fut agrémenté d'une mouche taquine posée au coin de la bouche, son corps long et fin fut revêtu d'un justaucorps de velours gris-cendre rebrodé d'argent ouvrant sur un pourpoint d'un noir illuminé de fils gris-perle, son cou gracile se trouva ceint d'une douce cravate immaculée nouée à la Lavallière, ses jambes délicieuses furent gainées de bas de soie noire qui rejoignaient des culottes d'un gris clair, quant à ses pieds si petits et mignons ils furent chaussés d'une paire de souliers de vair à boucle d'argent.

La voyant fin prête et aussi resplendissante que le plus beau des généraux, la marraine la pressa d'aller au bal en lui faisant promettre de revenir avant la mi-nuit car alors son enchantement se dissiperait dans l'éther comme un nuage effiloché par le vent.

Le jeune prince qu'était à présent la jeune fille promit avec toute la sincérité de son coeur d'enfant et à peine fut elle monté dans le carrosse que ce dernier s'ébranla de toute la vitesse de ses fougueux chevaux.

Au palais déjà la fête battait son plein et le prince Henri faisait l'orgueil de sa bien aimée mère par la finesse et le raffinement de son éducation, la gentillesse de sa nature, la noblesse de son maintien et l'esprit de sa conversation. Oui, vraiment, mère au monde n'eût pu avoir meilleur fils.

Ainsi, pour plaire à sa tendre mère, le prince Henri dansait avec chacune des jeunes filles qui avaient été conviées aux festivités. Il dansait en ce moment avec la fille d'un gentilhomme qui eût pu être charmante si elle avait à un moment eut l'esprit de fermer sa jolie bouche. Mais le prince lui souriait cependant comme il convenait à l'héritier d'un royaume.

Alors que la danse allait finir, un grand bruit se fit à l'entrée de la salle de bal. Intrigué, le prince tourna son regard vers la grande porte et découvrit avec stupéfaction la plus belle personne qu'il lui avait été donné de voir. Saisi par l'apparence de l'inconnu, il délaissa la danse pour aller saluer cette étranger dont le port, les manières, les vêtements enfin tout proclamaient la royale ascendance. Mais la demoiselle qui était à son bras s'y trouvait trop bien pour le laisser ainsi s'en échapper, et, encouragée par les innombrables conseils de sa maman, elle garda pour elle le bras royal et suivit le futur monarque qui la hala s'en même s'en apercevoir.

Le grand chambellan fit retomber la pointe de son grand bâton et annonça :

« Son Altesse Royale le prince des Cendres. »

Un concert de voix se fit entendre à cette annonce, mais le prince Henri fendit la foule et arriva le premier à la hauteur de l'inconnu.

« Mon cousin, c'est un plaisir pour moi de vous accueillir au nom de mon père le Roi en notre humble demeure. »

Cendrillon, resta ravie par la vue du prince plus beau encore que celui des contes, mais sa bonne éducation et son esprit aiguisé la firent se reprendre très vite.

« Je suis ravi mon cousin de recevoir si bon accueil et ne peux que regretter de me présenter ainsi sans avoir été annoncé, mais hélas mes gens ont été victime de terribles bandits en me rendant en votre pays et me voilà presque seul à votre porte. »

Le prince lui offrit son plus beau sourire.

« Considérez ce château comme votre demeure mon cousin, rien ne saurait me faire plus plaisir que de vous avoir comme hôte. »

Le prince des Cendres déclina cette invitation et détourna la conversation vers la charmante jouvencelle qui parait le bras du prince et se trouvait n'être autre que sa soeur aînée.

Le prince fit avec joie les présentations alors que la pauvre enfant demeurait muette devant la beauté éthérée du nouvel arrivant. A chaque fois que sa bouche tentait de former un mot, elle se refermait aussitôt, atterrée par la grâce, la joliesse, et l'air de ce prince inconnu. Son coeur ne cessait de battre, son souffle s'altérait à chacune de ses paroles, son être tout entier semblait au bord de la pâmoison quand elle le regardait trop. Mais la demoiselle n'était pas la seule troublée par l'inconnu. Le prince ne pouvait détacher ses yeux du visage fin et expressif, ses mains tremblaient du désir qu'il avait sans cesse de le toucher, ses oreilles pleuraient dès que sa voix douce et mélodieuse se taisait. De sa vie il n'avait jamais autant désiré s'attacher quelqu'un comme il désirait le faire avec ce prince étranger. D'instinct il savait qu'il ne pourrait trouver meilleure personne en fouillant dans tous les royaumes de la chrétienté et au-delà ; sa grâce annonçait un homme rompu aux arts de la cour, son esprit vif augurait un avisé conseiller et le feu qui brillait dans ses yeux laissait deviner un vaillant soldat. Il était l'homme lige dont tout souverain avait besoin et le prince Henri se promit qu'avant ce soir il se le serait attaché même s'il lui en coûtait la moitié de son royaume.

Le prince ne dansa plus de la soirée et sa jeune compagne non plus ; comme en extase ils discutèrent avec l'étranger de toutes les choses petites ou grandes qui passèrent par leur bouche et auxquelles le prince des Cendres répondait toujours avec une grâce et un esprit incomparables. Mais lorsqu'il ne resta plus qu'un quart d'heure avant la mi-nuit le faux prince faussa compagnie à son hôte et, véloce comme une antilope il disparut dans la nuit, laissant derrière lui deux coeurs tremblants et amoureux.

Quand Cendrillon rentra au logis sa marraine l'attendait quelque peu préoccupée, mais dès que la jeune fille ouvrit la bouche ce fut pour se proclamer la fille la plus comblée de cette terre, elle décrivit avec tant de détails les lieux, les gens, les toilettes et la conversation sans égale du prince et la beauté de sa soeur aînée que la bonne fée se laissa emporter par le récit.

« Ah, bonne marraine, si seulement... » soupira la jeune fille les yeux pleins du faste de cette soirée.

« Si seulement ? »

« Si seulement je pouvais aussi assister au bal de demain... Ah, comme je serais heureuse. » s'exclama-t-elle.

La marraine lui promit son assistance et entendant le carrosse de ces dames qui rentrait s'éclipsa. Madame fut la première à descendre, rayonnante de fierté à la pensée que c'était sa fille qui était restée avec l'héritier et le prince étranger durant toute la soirée. De sa petite bouche pincée et écarlate ne cessaient de sortir des conseils sur le comportement à adopter le lendemain. Anastasia sortit à sa suite, la tête basse de s'être fait gourmander pour n'avoir su profiter de l'opportunité comme sa soeur. Quant à Javotte, elle semblait plus morte que vive : le regard perdu, le teint pâle, le coeur malade ; ses yeux ne cessaient de se remplir de larmes sans qu'elle n'en sache la raison et ses mains tremblaient encore comme si elle avait affronté mille monstres.
Pas une ne jeta un coup d'oeil sur Cendrillon pendant qu'elle s'affairait à leur service. Mais si elles l'avaient fait elles auraient remarqué les regards songeurs que la demoiselle porta alors sur sa soeur.

Le lendemain la marâtre de Cendrillon se montra plus tyrannique encore que jusque lors : rien n'était assez bien fait, rien n'allait assez vite, rien n'était digne de sa fille future reine du royaume. Cendrillon courut par monts et par vaux, monta et descendit sans cesse les escaliers de son auguste demeure, fit mille choses qu'il lui fallut défaire aussitôt et fut si occupée qu'elle n'eut pas le temps de penser à ce merveilleux songe qu'avait été pour elle la journée d'hier. Mais, pressée de tous côtés comme elle l'était elle trouva cependant le temps de remarquer le comportement étrange de Javotte. Cette dernière se taisait, comme si toute sa voix, toutes ses pensées étaient tournées vers autre chose, elle resta en chemise, cheveux dépeignés, le visage pure de tout cosmétique, ses grands yeux noirs posés sur les nuages, sa poitrine laissant échapper parfois de longs soupirs. Et Cendrillon pénétrée de l'étrange beauté de sa soeur ne put que remarquer la douceur veloutée de sa peau, l'éclat carmin de ses lèvres, la langueur sensuelle de ses bras. Rouge, son coeur battant à tout rompre elle descendit d'un pas vif et empreint de culpabilité vers la tâche qui lui était assignée. Mais elle ne cessa de repasser et de jeter des regards furtifs sur la belle inconnue qui semblait avoir remplacé la soeur qui l'avait tant martyrisée.

Quand ces dames s'en furent au palais, Cendrillon leur souhaita la bonne nuit depuis le perron et regarda troublée la silhouette frêle et songeuse de sa soeur parée comme une reine.

Dès que le carrosse se fut éloigné la bonne fée apparut pour faire conduire Cendrillon jusqu'au bal puisque tel était le voeu de cette âme pure.

Quand Cendrillon vêtue de ses nouveaux habits se présenta au palais deux coeurs s'embrasèrent dans un même moment et se précipitèrent vers elle. Le prince et mademoiselle de Bellemaison l'avaient attendue sans même prendre part aux festivités malgré le courroux évident de leurs mères respectives.

« Votre altesse ! »

« Mon cousin ! »

D'un seul geste ils l'emmenèrent près d'une belle table où se trouvaient fruits, bonbons et douceurs. Le prince se hâta d'installer mademoiselle de Bellemaison sur un tabouret avant de présenter à son cousin une orange qu'il éplucha de ses mains. Javotte quant à elle eut le plaisir doux et coupable de lui donner de sa main à manger de petits gâteaux saupoudrés de sucre. Ils lui firent enfin mille caresses et eurent pour lui des attentions d'amants éperdus et tous ceux qui tentaient de s'approcher de leur idole ne purent que reculer face au courroux souverain qui animait le visage des deux amoureux rendus égaux par l'amour immense qui débordait de leur âme pour se jeter aux pieds du doux objet de leur idolâtrie.

« Mais, mademoiselle Javotte, vous ne dansez point ? » demanda soudain le prince des Cendres.

« Votre altesse, je ne pourrais être plus heureuse que je ne le suis ici auprès de vous. » répondit timidement la demoiselle dont tous les sens étaient émus par la présence si proche du prince.

« Mademoiselle a assez de goût pour se rendre compte que votre compagnie est la plus douce de toutes. » ajouta le prince Henri.

Les joues de Cendrillon s'empourprèrent quand elle contempla les deux visages qui se tournaient vers elle emplis des couleurs vives de l'amour. Effrayée quelque peu par les sentiments ardents que ces regards allumaient en son coeur et en son corps elle proposa :

« Pourquoi alors ne danserions-nous pas tous trois ensembles ? »

Le prince n'eut qu'un mot à dire et le centre de la pièce se vida tandis que les musiciens préparèrent un nouvel air. Quel ne fut pas l'étonnement et la consternation quand au lieu de deux ce furent trois personnes qui prirent place au milieu du cercle curieux de l'assistance, le prince des Cendres entouré de ses deux admirateurs qui avec tout l'art et la grâce du monde suivirent ses pas et positions. Le tableau qu'ils formaient tous trois était d'une harmonie et d'une perfection inégalées. Chacun des mouvements de mademoiselle de Bellemaison évoquaient la grâce, la douceur et la chaleur de l'âme féminine, chacun des pas du prince Henri marquaient la force, la noblesse et la droiture de l'âme virile, quant à ceux du prince des Cendres ils semblaient marier ces deux extrêmes comme s'il était cette étrange créature androgyne du commencement du monde qui portait en elle le meilleur des deux sexes.

Hélas, lorsque la danse prit fin la mi-nuit s'approchait déjà et Cendrillon dut disparaître sans même prendre congé.

Lorsqu'elle rentra à la maison, la bonne fée lut sur son visage les signes mystérieux de l'amour et lorsque la jeune enfant lui demanda de lui permettre d'assister au dernier jour des festivités elle n'eut pas le coeur de le lui refuser.

Cette nuit-là, quand le carrosse rentra dans la cour de la demeure les cris de Madame de Bellemaison se firent entendre dans l'air nocturne. Mais Javotte n'écoutait rien des remontrances de sa mère. Son coeur battait encore au rythme de la sarabande qu'elle avait dansée et ses yeux étaient encore remplis de la beauté douce du prince qui avait volé son coeur et à qui elle avait voué son âme. Sans doute fut-ce cet amour qui lorsqu'elle descendit de carrosse lui fit regarder vraiment pour la première fois Cendrillon et son visage si doux, ses mains habiles et fines et ces yeux d'azur qui ressemblaient tant à ceux de son aimé. Mais elle n'eut pas le loisir de s'y appesantir car déjà sa mère la houspillait et la poussait vers sa chambre.

Le jour suivant madame de Bellemaison, furieuse et courroucée s'enferma en ses appartements déclarant à sa fille aînée que puisque ses conseils ne l'intéressaient pas elle se débrouillerait donc seule. C'est ainsi que Cendrillon se trouva déchargée de toutes les tâches qui lui avaient été dévolues la veille. Laissée ainsi seule avec elle-même, la jeune fille eut tout le loisir de penser à la soirée d'hier en s'affairant sans trop de presse aux corvées quotidiennes.

Son esprit, hier transporté par la mystérieuse beauté de sa soeur se trouvait aujourd'hui tout occupé par la noble prestance du prince. Sans cesse elle revoyait ses grandes mains lui donnant de délicats quartiers d'orange, elle sentait la présence de son corps grand et musclé sautant à ses côtés dans la sarabande, elle entendait sa voix douce et basse trembler en lui parlant. Ses pensées étaient tant et si bien appliquées au royaume des songes qu'elle s'arrêtait soudain dans ses travaux, l'air perdu, un sourire posé sur ses lèvres.

Elle était ainsi arrêtée quand Javotte la vit. Des années de pratique lui firent ouvrir la bouche, prête à la gourmander, mais soudain un rayon de soleil tomba sur les cheveux de Cucendron et Javotte vit apparaître les traits nobles et délicats de l'idole de son âme. La confusion, la peur, la révulsion entrèrent de concert dans son coeur envoyant la pauvre créature dans des affres d'incertitude. Comment cette misérable pouvait-elle être le prince dont elle rêvait ? Mais pourtant son coeur ne se trompait pas qui reconnaissait sous la crasse les qualités qui avaient volé son entendement. C'était donc que cette traîtresse l'avait trompé sciemment, vengeance cruelle et ignoble ! Cependant son coeur déchiré lui criait que c'était faux, qu'une âme aussi belle ne saurait en aucun cas mentir.

Accablée de sentiments contraires, tiraillée entre son amour et ses craintes, Javotte voulut en avoir le coeur net.

« Cendrillon, lave-toi les mains et viens me peigner. »

« Bien sûr mademoiselle Javotte. »

Cendrillon accourut et suivant les instructions de sa soeur lava ses mains avec le savon parfumé que cette dernière se réservait.

« Donne-moi tes mains que je voie si elles sont propres. » déclara la demoiselle.

Confiante, la tête encore pleine de la vision du prince, la jeune fille tendit les mains. Javotte s'en empara, découvrant avec stupeur les mains douces et blanches qui avaient hanté ses rêves. Elle passa devant son visage ces tendres paumes, sentit avec délice l'odeur de rose posée sur ces doigts graciles, s'émut de la douceur de cette peau. Puis, alors que l'innocente enfant la regardait tendrement elle porta la main gauche à sa bouche menue et de ses dents affilées comme la nacre elle mordit de toutes ses forces. Cendrillon tenta de se libérer, criant sous le coup de la douleur, mais Javotte tenait bon, marquant la peau de toute la rage de son coeur amoureux. Quand enfin elle relâcha prise la marque était si bien gravée dans la chair que l'on pouvait y voir la perfection de chacune de ses dents.

Des larmes grosses comme des perles couraient sur les joues de Cendrillon qui restait cependant silencieuse. Tirant d'un coup sec sur la main qui était toujours en son pouvoir elle attira vers elle l'enfant dont elle essuya les larmes de ses lèvres, puis, sans plus d'explications elle lâcha cette main et se tourna vers son miroir en tendant un peigne à celle qui avait toujours été sa servante.

Cette nuit-là quand Cendrillon se rendit au bal son esprit était occupé par tant de choses qu'elle avait l'impression qu'il allait exploser. Des images du prince y croisaient celles de Javotte, les caresses qu'il lui avait faites y étaient remplacées par la douleur des dents blanches dans sa peau, la beauté féminine de sa soeur se mêlait à la force virile du prince. Elle se sentait perdue, poussée par quelque chose qui l'attirait et la terrifiait. Mais quand elle entra dans la salle de bal et qu'elle vit leurs regards posés sur elle son coeur se pâma de bonheur, et assise au milieu d'eux elle sut que la grâce du Seigneur ne pouvait se comparer à cet état de béatitude.

Ils ne se séparèrent pas un instant et jamais conversation ne fut aussi douce et spirituelle, c'était comme si toutes les grâces vénérées des anciens s'étaient incarnées pour un soir dans ces trois êtres Tous les regards qui se tournaient vers eux étaient admiratifs, presque remplis d'adoration, mais en même temps tous sentaient que c'était là la dernière fois qu'ils verraient pareil spectacle. Les trois amants le sentaient, leurs coeurs pâmés et affligés ne cessaient de le leur souffler. Bientôt le destin les séparerait, c'était la dernière fois qu'ils pouvaient jouir de cette tendre chaleur, profiter de la musique douce de leur conversation, visiter seuls les jardins illuminés par la lune.

Guidés par l'astre d'argent, entraînés par le parfum enivrant des fleurs, menés par la chanson nocturne du rossignol, ils étaient arrivés sur un banc près d'une fontaine ruisselante et murmurante. Lentement, sachant qu'elle allait briser ce moment parfait qu'ils partageaient, Javotte leva son éventail et dit :

« Vous portez des gants ce soir votre altesse, n'avez-vous pas trop chaud ? »

Le prince des Cendres eut un mouvement de surprise.

« Non mademoiselle, je ne suis point incommodé par la chaleur de cette superbe nuit. »

« Voilà qui est bien triste car vous nous privez de la vue de vos mains si belles. » dit le prince surpris lui-même par la rage qui l'habitait de voir cette peau presque translucide.

Cendrillon baissa les yeux sur ces gants qui cachaient la cicatrice qui marbrait sa peau.

« Je pense que la lumière de la lune ne fera que mieux ressortir la blancheur nacrée de votre peau. » susurra Javotte tandis que le vent frais du soir faisait tomber une mèche couleur nuit au creux de son décolleté blanc et crémeux.

Cendrillon frissonna à cette vue. Il lui semblait soudain qu'ils étaient seuls au monde. Elle n'entendait plus que le bruit assourdissant de leur respiration. Elle sentait à sa droite la présence puissante et brûlante du prince et à sa gauche celui chaud et tendre de Javotte. Son souffle s'accrochait aux parois de sa gorge, refusant de sortir convenablement et tout son corps frissonnait sous l'effet d'une fièvre inconnue.

« Allons, mon cousin, donnez-moi donc une main et confiez l'autre à Mademoiselle de Bellemaison. » demanda le prince après avoir jeté un coup d'oeil sur ce visage avide, miroir du sien.

Lentement, prise d'une sensation de vertige, de douleur et de plaisir, le prince des Cendres confia en tremblant ses mains à ses deux adorateurs.
Le prince se saisit de cette main droite, défit les deux boutons et retira le gant avec une froide et brutale efficacité. De l'autre côté Javotte prit un temps exquis et infini avant de faire lentement glisser le gant, découvrant à la lumière d'argent la marque rouge qu'elle y avait laissé. Au bord des larmes elle enfonça une nouvelle fois les dents dans cette peau blanche tandis qu'à l'opposé, le prince se chargeait de couvrir sa jumelle de baisers, de caresses et de compliments soufflés à même la peau. Prise entre deux feux, perdue entre la douceur et brutalité, entre le plaisir et la douleur, Cendrillon ne savait plus que faire, que penser, ou même qu'aimer, son coeur, son corps tout entier lui semblaient se dilater, s'enfler dans le ciel infini, comme si toutes ces sensations, tous ces sentiments allaient la faire éclater.

Le premier coup de minuit sonna et elle se redressa d'un bond, le second coup retentit et elle arracha ses mains à ces douces tortures. Au troisième coup elle prit la fuite, mais deux paires de bras s'élancèrent pour la retenir. Hélas tout ce qu'ils attrapèrent furent des vêtements qui se déchirèrent soudain laissant entrevoir la peau nacrée d'une gorge parfaite. Abasourdi, le prince perdit sa proie dans les méandres du jardin, mais en arrivant à l'escalier, il vit, posé là comme l'attendant un soulier fin et délicat qui n'aurait jamais pu appartenir à aucun homme.

Lorsque Cendrillon revint au logis, ses beaux vêtements, son carrosse, ses laquais envolés, elle se jeta sur sa paillasse et commença à pleurer sans même comprendre pourquoi. Ce ne fut qu'en se réveillant le lendemain qu'elle découvrit son soulier de vair perdu au milieu des torchons qui constituaient ses vêtements.

Le lendemain, le prince Henri s'enferma avec son auguste père et son illustre mère et de grands cris se firent entendre dans tout le château mais au bout d'une journée complète la détermination de son altesse n'avait toujours pas faibli et devant les menaces du jeune homme de cesser de s'alimenter la reine et le roi décidèrent de laisser le jeune prince n'en faire qu'à sa tête.

Pendant ce temps en la demeure des dames de Bellemaison la vie avait repris son cours. Cendrillon faisait les tâches les plus ingrates, sa marâtre la houspillait sans cesse et sa soeur Anastasie la raillait. Quant à Javotte... Javotte s'était enfermée dans ses appartements et en avait interdit l'accès à quiconque, les supplications, les menaces, les ordres n'avaient eu d'effets. La jeune fille avait passé sa journée sans lumière, sans feu, sans nourriture, enclose dans les ténèbres froides et humides de ses pleurs.

Cendrillon avait bien essayé de pénétrer dans la chambre de sa soeur mais dès qu'elle s'y risquait un vol d'objets se lançait à sa rencontre, la forçant à reculer et à refermer la porte. Mais à chaque fois une nouvelle épingle semblait se planter dans son coeur palpitant de douleur.

Madame de Bellemaison ne manqua pas de trouver étrange cette situation et se mit à observer avec beaucoup d'attention cette belle-fille qu'elle détestait. Mais à part une mélancolie et une langueur nouvelle, elle ne put rien tirer de ces observations.

Quelques jours après le bal un grand émoi se leva dans tour le Royaume. En effet, un édit fut soudain proclamé dans tout le royaume. « Le prince Henri prendra pour épouse celle dont le pied rentrera dans la chaussure qui fut perdue au grand Bal. » Le coeur de Madame de Bellamaison ne fit qu'un bond. C'était là la chance de sa fille, elle rentrerait dans cette chaussure même s'il fallait pour cela lui couper le pied ! Elle partit donc faire enfoncer la porte de sa fille qu'elle trouva dans son lit, à moitié morte de faim et de douleur. D'une main de fer elle la traîna jusque dans la cuisine où elle l'assit sur une chaise et ordonna à Cendrillon de la nourrir de sa main comme on le fait pour les enfants. Assise face à Javotte, des larmes dans ses grands yeux en voyant ce qu'était devenue l'impérieuse femme qu'elle avait quitté au bal, Cendrillon supplia, demanda, exigea, implora. Enfin, elle réussit à introduire quelques cuillères de soupe entre les lèvres exsangues. Un sourire naquit sur son visage strié de larmes et les doigts de Javotte effleurèrent la trace de ce qui avait été une morsure.

Depuis l'embrasure de la cuisine, madame avait tout vu et son esprit âpre et aigri comprit aisément que Cucendron avait été cause de l'enfermement de sa fille. Lors, après avoir ordonné que Javotte fut baignée, habillée, coiffée et peignée elle se rendit dans le réduit où elle avait relégué sa belle-fille, et, poussée par la crainte d'un avare rongé de terreur à l'idée que son trésor ait pu disparaître, elle chercha au milieu des torchons et de la paillasse la trace du crime de Cendrillon. Après de terribles moments passés dans la fange, sa main se referma enfin sur le soulier de vair à boucle d'argent caché au milieu du foin et son sang se glaça. Elle fit disparaître la chaussure dans la poche avant de son tablier et, l'esprit brûlant de haine descendit jusqu'aux appartements de Javotte où l'ignoble Cucendron lavait avec douceur le corps de sa fille. Sans plus de mots la terrible marâtre attrapa la jeune fille par les cheveux et la traîna hors de la pièce. Javotte tenta de se lever mais son corps affaibli la trahit et elle retomba dans la baquet, incapable de faire autre chose que de hurler jusqu'à ce que sa soeur et les autres domestiques de la maison se précipitent vers elle.

Avec une force insoupçonnée chez une dame de son âge, madame de Bellemaison jeta Cendrillon au fond du cellier.

« Tu resteras là jusqu'à ce que Javotte épouse le prince, puis je te ferais envoyer au couvent ou aux Indes. Voilà qui devrais t'apprendre à rester à ta place Cucendron. » Et sur ces mots elle referma la porte, laissant la jeune fille seule avec les rats et autres animaux des ténèbres.

Quant à Javotte elle fut enfermée dans sa chambre sous étroite surveillance et battue pour lui rappeler à qui elle devait vie et obéissance.

La situation semblait ainsi désespérée lorsque le prince Henri et le chambellan toujours à la recherche de la future reine se présentèrent en la demeure des dames de Bellemaison pour faire essayer le soulier de vair. Javotte, le dos encore plein de coups et Anastasie la tête pleine des cris de sa mère se montrèrent charmantes avec le prince, mademoiselle Javotte allant chercher elle-même la collation pour son altesse. Lorsque vint le moment de faire essayer le soulier, Javotte insista pour que sa cadette passe la première, mais hélas le pied blanc et gras de la potelée jeune fille n'entrait point dans la chaussure. Pendant qu'Anastasie sous les injonctions de sa mère essayait de faire entrer désespérément son pied, Javotte s'éclipsa, puis, levant ses jupes se mit à courir vers le cellier, accrochant ses robes de soie aux échardes des poutres, perdant les épingles de diamant de sa coiffure, griffant sa peau blanche en traversant pour aller plus vite un bosquet de ronces. Quand enfin elle arriva devant la porte barricadée elle fouilla dans sa poche à la recherche de la clef qu'elle avait subtilisée quelques minutes plus tôt et ouvrit en tremblant le cadenas qui enfermait son pauvre amour.

Effrayée, plongée depuis des heures dans l'obscurité, Cendrillon se recroquevilla à l'entrée de celle qu'elle pensait être sa féroce belle-mère venue lui administrer la correction qu'elle lui avait promis.

« N'aie crainte, Sandra, c'est moi. » souffla Javotte en se précipitant vers la jeune fille pour la relever et essuyer en vitesse son visage strié de larmes.

« Il faut que tu te dépêches, le prince Henri est là pour faire essayer ton soulier. » continua-t-elle en l'entraînant derrière elle, son pouce passant comme par accident sur le stigmate qui ornait sa main gauche.
Mais Cendrillon s'arrêta soudain, encore enveloppée dans la pénombre humide du sellier.

« Javotte, pourquoi ? »

La brune se tourna vers elle le visage plein de tendresse, d'amour et de souffrance.

« Parce que je mon coeur vous appartient mon prince. » souffla-t-elle avant de lui voler un baiser court comme un battement d'ailes. Mais mademoiselle Alexandra n'eut pas le temps de s'appesantir là-dessus car déjà elle la traînait jusqu'au salon où la surprise du prince n'eut d'égale que la rage de la marâtre.

« Votre altesse, voilà Alexandra de Belcastel qui demande à essayer le soulier. »

Mais madame de Bellemaison n'allait pas se laisser faire. Se saisissant du soulier qu'Anastasie essayait toujours de faire rentrer elle le jeta sans plus de égards dans le feu de sa cheminée. Le visage du chambellan tourna au rouge apoplectique, le jeune prince la fusilla du regard, mais elle se contenta de sourire.

« Voilà qui nous épargnera d'avoir pour reine une souillon. » déclara-t-elle.

« Je n'en serais pas si sûre, mère. » répondit Javotte en sortant de sa poche l'autre soulier. Puis, sans plus attendre elle s'agenouilla devant sa future reine et lui présenta la douce chaussure encore emplie de chaleur.

A peine la jeune fille l'eut-elle chaussée que la bonne fée apparut et d'un coup de baguette magique vêtit sa protégée d'une robe plus belle que le jour, mais qui ne pourrait jamais rivaliser avec la beauté de la jeune fille.

Si le prince fut déçu de ne pas retrouver sa belle dans les habits avec lesquels elle avait ravi son coeur il n'en laissa rien paraître et avec une grâce que seuls les princes possèdent il lui demanda de l'épouser. Notre jeune princesse accepta mais non sans auparavant prendre et serrer tendrement la main de sa soeur.

Le prince Henri épousa Cendrillon, quant à Javotte elle devint dame de compagnie de la princesse et personne ne vit jamais rien à redire quand tous trois se promenaient en conversant dans les jardins du château. Ainsi vécurent-ils heureux et eurent-ils beaucoup d'enfants.

Tags: auteur:azmé, contes, fic, pour:rocade
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